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Violet Trefusis – Épisode 1 – La Déclassée

Violet Trefusis (1894-1972) est surtout restée dans les mémoires pour sa liaison, volontiers présentée comme sulfureuse, avec Vita Sackville-West entre 1918 et 1920.

Violet elle-même n’aurait sans doute pas contesté ce verdict, pourtant injuste, qui balaye d’un revers de main son œuvre littéraire composée de huit romans et d’une autobiographie. Le spectre de son histoire d’amour maudite avec Vita – maudite parce qu’interdite et violemment réprimée – l’aura en effet hantée jusqu’à ses derniers instants. Violet a fait de cette blessure le thème central de ses livres, soigneusement transposée et camouflée afin que personne ne soit en mesure de résoudre l’énigme. Beaucoup de ses amis ont d’ailleurs découvert cet épisode de sa vie en lisant « Portrait d’un mariage », le livre de Nigel Nicolson parut en 1973 qui comprenait un texte écrit par Vita entre 1920 et 1921 dans lequel elle faisait le récit de sa liaison avec Violet. 1


Lorsque l’on se penche sur la vie de Violet Trefusis, il faut se méfier de ses propres préjugés. Tout d’abord parce que nous sommes influencées, que nous le voulions ou non, par la façon dont elle a été diabolisée par les proches de Vita, dans une moindre mesure par Vita elle-même, et enfin par les biographes de cette dernière. Trahie par la femme qu’elle aimait et bannie d’Angleterre, Violet a eu tout le loisir de vérifier que l’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs, et que le rôle qui lui avait été dévolu pour l’éternité était celui de la tentatrice, de la traîtresse et de l’ensorceleuse qui tenta de briser le couple sacré-car-hétérosexuel formé par Harold et Vita.

«Pauvre petite fille riche»   

L’autre raison qui peut émousser notre empathie à l’égard de Violet est son statut social très privilégié. « Pauvre petite fille riche » se moquait Harold Nicolson qui la haïssait pour lui avoir ravi Vita. Indubitablement, Violet a vécu toute sa vie dans un luxe inaccessible au commun des mortels, traînant sa dépression dans une succession de palais et de villas, servie par une armée de domestiques. Évidemment, nous avons toutes en tête des exemples de destins bien plus tragiques. Il faut convenir de cette réalité sans pour autant tomber dans le piège tendu par le patriarcat, dissimulé dans ce méprisant « pauvre petite fille riche » qui déborde de sous-entendus misogynes.

Violet et Vita avaient beau appartenir aux classes dominantes, elles n’en demeuraient pas moins des femmes aux prises avec la société du début du XXe siècle. Leurs existences étaient limitées et fortement contraintes. Leurs privilèges les protégeaient de certaines violences qui s’exercent couramment envers les femmes, mais pas de toutes les violences.

Vita fut ainsi victime de plusieurs agressions sexuelles. À l’âge de onze ans, le fils d’un fermier la force à le masturber. Des années plus tard, Vita conclura que son intention était de la violer et que seule la perception de leur différence de statut social l’en aurait dissuadé. À seize ans, son « parrain », Kenneth Hallyburton Campbell, tente à son tour d’abuser d’elle. Vita est sauvée in extremis par l’arrivée d’une femme de chambre, ce qui n’empêchera pas son « parrain » de renouveler fréquemment ses tentatives de viol. 2

Pour Vita et Violet, le mariage était absolument incontournable. Le fait que ni l’une ni l’autre n’éprouvait d’attirance pour les hommes était sans importance. Leur destin de femmes consistait à servir de monnaie d’échange au sein d’un grand marché de titres de propriétés, de rentes et de châteaux. Une fois mariées, leur fonction était de se soumettre au sinistre « devoir conjugal », de produire des enfants mâles destinés à devenir des héritiers et enfin de se comporter en hôtesses divertissantes. L’éducation reçue par Violet et Vita devait leur permettre d’acquérir les compétences nécessaires à leur futur rôle décoratif, mais rien de plus : avoir un minimum de conversation, maîtriser plusieurs langues, danser, meubler une maison avec goût, élaborer un menu… L’amour de la littérature, le désir de créer et de penser n’ont pas été transmis à Violet et Vita. Elles s’en sont emparées de leur propre chef et se sont lancées dans l’écriture sans aide ni guide.

La fabrique d’un monstre

Évidemment, le lesbianisme ne figurait pas non plus au programme de cet avenir tout tracé. Traîtresse à sa classe sociale et sexuelle, Violet a été reprise en main, réduite au silence et contrainte à l’exil. La punition n’était cependant pas suffisante, car son exemple créait un fâcheux précédent. Afin d’étouffer dans l’œuf la potentielle révolte d’autres jeunes femmes, Violet a également été victime d’une entreprise de dénigrement et de diabolisation, exemplaire à bien des égards, qui s’est poursuivie longtemps après sa mort.

Comme le notait l’une de ses biographes, Diana Souhami, dans son livre « Mrs Keppel and Her Daughter » 3, Violet a été associée entre autres à la tentatrice Ève, à la mortelle Médusa. On l’a décrite comme une orchidée féroce, une sirène, une sorcière, un changelin, un renard, un serpent… Tout un bestiaire dont l’objectif était de l’imposer dans les esprits comme une créature destructrice, vicieuse et manipulatrice. Pourtant, il suffit de lire ses lettres à Vita pour s’apercevoir que Violet était tout simplement une jeune femme follement éprise de son amie d’enfance avec qui elle voulait partager sa vie.

François Mitterrand, qui a signé l’introduction de la biographie de Violet écrite par Cécile Wajsbrot 4 – un ouvrage que je vous recommande par ailleurs – s’est également senti obligé de se livrer à une étrange mise en garde. Les traits de Violet, expliquait-il « s’étaient masculinisés avec l’âge, mais elle gardait un beau teint. À l’époque de Vita, elle devait avoir un éclat ! ». Vita et Violet réunies en l’espace de deux phrases et associées à une métamorphose aussi mystérieuse que monstrueuse – l’allusion est à peine voilée. Soixante-dix ans après la rupture de Vita et Violet, François Mitterrand estimait toujours nécessaire d’avertir les jeunes femmes : si vous succombez à la tentation du lesbianisme, vous finirez par devenir un homme ! En quelques mots, voici donc Violet transformée en une sorte de « Dorian Gray » lesbienne. En 1989, il fallait encore sous-entendre que l’homosexualité produisait les mêmes effets qu’un sortilège vicieux, digne de la malédiction d’une momie égyptienne dans un film hollywoodien…


Malgré son apparente défaite, la « pauvre petite fille riche » a bien failli renverser l’ordre établi. La violence qui s’est exercée contre elle était proportionnelle à la menace qu’elle représentait. Elle-même semblait en être consciente lorsqu’elle écrivait à Vita, avec une pointe de bravade :

Tu es mon amant et je suis ta maîtresse, et bien des royaumes, des empires et des gouvernements ont déjà tremblé et succombé à cause de cette dangereuse combinaison – la plus puissante au monde.

« Violet to Vita, the letters of Violet Trefusis to Vita Sackville-West », Mitchell A. Leaska et John Phillips, éd. Penguin Books 1989

Le refus de Violet de renier son amour inconditionnel pour Vita suffit à faire d’elle une femme déviante, dangereuse. Parce qu’elle sera toujours jugée irréformable, des voix continueront à s’élever pour l’exclure, l’isoler et la dénigrer. Il nous appartient d’arracher Violet aux mains de ses vainqueurs et de poursuivre le travail entamé par certains de ses biographes : raconter inlassablement sa véritable histoire et célébrer sa fantaisie, son imagination et sa fragile révolte.  

Épisode 2 – Dans l’ombre d’Alice Keppel
Épisode 3 – Une amitié amoureuse
Épisode 4 – Le déclic
Épisode 5 – Malédiction sur un jardin
Épisode 6 – L’enlisement
Épisode 7 – La chute
Épisode 8 – Renaissance à Paris
Épisode 9 – La romancière
Épisode 10 – La guerre
Épisode 11 – La châtelaine

BIBLIOGRAPHIE

« Mrs Keppel and Her Daughter » écrit par Diana Souhami, éd HarperCollins 1996

 « Portrait of a Marriage » écrit par Nigel Nicolson éd. Weidenfeld & Nicolson 1973

« Violet Trefusis : a biography », écrit par Philippe Jullian et John Phillips, éd. A. Harvest / HBJ Books, 1976

« Violet to Vita, the letters of Violet Trefusis to Vita Sackville-West », Mitchell A. Leaska et John Phillips, éd. Penguin Books 1989 – Introduction de Mitchell A. Leaska.

« Violet Trefusis », écrit par Cécile Wajsbrot, éd Mercure de France, 1989.

Photo illustrant l’article : Violet Trefusis © Portrait de M. Ferrini

NOTES

  1. « Portrait of a Marriage » écrit par Nigel Nicolson éd. Weidenfeld & Nicolson 1973[]
  2. « Behind The Mask » écrit par Matthew Dennison éd. William Collins 2014, p.72[]
  3. « Mrs Keppel and Her Daughter » écrit par Diana Souhami, éd HarperCollins 1996[]
  4. « Violet Trefusis » écrit par Cécile Wajsbrot, éd. Mercure de France 1989[]
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