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Violet Trefusis – Épisode 10 – La guerre

Le cinquième roman de Violet, « Hunt the Slipper », paraît en Angleterre en 1937. Il est publié un an plus tard chez Gallimard sous le titre « Il court, il court ». Gallimard qui publiera également, en pleine Seconde Guerre mondiale, le sixième livre de Violet : « Les Causes perdues ».

Un portrait contrasté

En 1937, Violet donne une fête somptueuse à l’occasion de son quarante-troisième anniversaire : un bal costumé à la tour Eiffel. « J’étais à mon apogée, se souviendra Violet. J’avais de l’assurance, de l’expérience, des amis, des biens. L’amour avait été enfin discipliné, les coups de tête raisonnés » 1. Complètement réconciliée avec Alice, Violet partage son temps entre Saint-Loup et la villa l’Ombrellino qui devient sa deuxième maison. Ses cinq romans lui confèrent un véritable statut d’autrice, et elle a su conquérir sa place dans les milieux intellectuels et mondains.

En réalité, la situation est plus contrastée qu’il n’y paraît. Violet a tout appris d’Alice : la façon d’embellir ses anecdotes pour divertir ses hôtes, le charme, l’humour et l’esprit de répartie. Mais malgré les sourires, son regard est toujours triste et mélancolique. Elle ne supporte pas de rester seule et est incapable de dormir dans une maison ou un appartement vide, sans pouvoir s’expliquer les raisons de son angoisse. Elle passe des heures au téléphone pour retarder le moment où la conversation s’arrête et où le silence retombe. C’est une insomniaque dont les nuits blanches sont hantées par le souvenir de l’humiliation, de l’ostracisme et de la solitude ; un traumatisme persistant lié à une menace bien précise : la peur d’être déclassée 2. Violet s’épanche au sujet de ses fausses fiançailles, mais ne dit rien de ses liaisons féminines, avec par exemple la duchesse Antoinette d’Harcourt ou Gilone de Caraman-Chimay. Dépendante de l’amour d’Alice, elle multiplie les déclarations d’affection et les preuves de dévotion qui cachent des rancœurs inavouées. Dans son roman, « Écho », elle confie à travers la voix d’un de ses personnages : « au fond, elle n’avait pas d’amis, elle avait une classe » 3.

En 1935, Violet a croisé Vita par hasard, au Ritz. Vita y déjeunait avec sa belle-sœur, Gwen Saint-Aubin. Vita et Violet ont échangé quelques phrases gênées. Le lendemain, Vita a aperçu Violet au loin et a noté dans son journal : « l’éviter ». Quinze ans après leur rupture, rien n’est résolu et encore moins apaisé.

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Le Ritz en 1940

La Seconde Guerre mondiale

En 1939 éclate la Seconde Guerre mondiale. L’invasion de la France par l’Allemagne force Violet à abandonner Saint-Loup et sa patrie d’adoption. Ma mort dans l’âme, elle se résout à se réfugier en Angleterre.

Dès la signature de l’armistice, elle décide de quitter le pays bientôt divisé en une « zone libre » et une « zone occupée ». À l’instigation d’Antoinette d’Harcourt, elle rejoint les Sections Sanitaires Automobiles Féminine (SSAF), des brigades d’ambulancières qui portent secours aux blessés et qui se chargent de diverses missions de ravitaillement. Cet enrôlement – plutôt surprenant puisque Violet ne sait pas conduire –  lui fournit l’alibi nécessaire pour circuler en zone libre, comme en témoigne un « laissez-passer » portant l’en-tête des SSAF qui est conservé dans les archives de l’université de Yale. Les amis haut placés de Violet lui ont sans doute rendu ce service pour s’assurer qu’elle quitte la France saine et sauve.

Avec Gilone de Caraman-Chimay, Violet suit la route de l’exode et rejoint ses parents sur la côte basque, où les Keppel s’embarquent sur un bateau en direction de l’Angleterre. Violet est coupée de ses amis, dépossédée de sa maison et de ses biens ; une situation qui lui semble un peu trop familière. Mais la guerre va aussi lui permettre de renouer avec Vita.

L’exil

La Seconde Guerre mondiale est une période difficile pour les Keppel qui sont éprouvés par leur retour forcé en Angleterre, la peur d’une invasion allemande et leurs inquiétudes au sujet de leurs finances : leurs comptes en banque et leurs portefeuilles d’actions sont éparpillés dans différents pays. Dieu merci, il reste le Ritz ! Alice y a ses habitudes depuis des décennies. Même si les conditions ne sont pas aussi bonnes que d’habitude et que les menus « œufs en cocotte, tournedos steak, meringues » leur semblent un peu chiches 4. « Pendant la guerre, les Anglais restèrent seuls avec leur cuisine », se rappellera Violet 5.

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Le Ritz en 1907, une plongée dans l’univers d’Alice ©Kimball and Guild

Peu désireuse de cohabiter avec ses parents, Violet est accueillie par une amie plus âgée qui vit dans le Somerset. Violet est reconnaissante, mais étouffe quelque peu auprès de ces vénérables dames dont le quotidien lui semble être « une répétition du grand-âge ». En août 1940, elle passe un coup de fil à Vita qui, bouleversée et prise de court, l’invite à lui rendre visite au château de Sissinghurst qu’elle a acheté au début des années 1930. Situé dans le Kent, Sissinghurst est doté d’une tour de brique rose dans laquelle Vita a installé son bureau et qui fait étrangement écho à la tour médiévale de Saint-Loup. Sans le savoir, Vita et Violet ont fait des choix similaires dans leurs vies respectives. La coïncidence les trouble toutes les deux.

Le contexte qui entoure l’appel téléphonique de Violet est particulier. La « bataille d’Angleterre » bat son plein, et une pluie de bombes s’abat sur le pays. Churchill annonce qu’un débarquement allemand pourrait avoir lieu dans les semaines à venir. Vita et Harold se sont procuré de la morphine pour se suicider en cas de victoire nazie, tout comme Virginia et Leonard Woolf. L’angoisse est à son comble. Dos au mur, chacun contemple un avenir plus qu’incertain. Le passé prend un sens différent ; l’heure n’est plus aux rancœurs et aux mesquineries. Vita écrit à Violet :

Curieux comme la guerre a de nouveau entremêlé les fils de nos vies. J’étais si inquiète à ton sujet lorsque la France s’est effondrée ; je ne supportais pas l’idée que tu sois en danger et en détresse. On voyage si loin, pour revenir finalement à son point de départ. J’ai réalisé que nous pourrions tout aussi bien être encore assises dans les fauteuils en cuir du 30, Portman Square [la première demeure d’Alice à Londres], quand je suis rentrée chez moi en me répétant à moi-même, comme une incantation, « J’ai une amie. J’ai une amie ».

« Violet Trefusis : a biography », écrit par Philippe Jullian et John Phillips, éd. A. Harvest/HBJ Books, 1976

Des retrouvailles sans cesse repoussées

La première émotion passée, la méfiance reprend le dessus. Violet repousse plusieurs fois ses retrouvailles avec Vita. Les années lui ont appris à se protéger. Elle n’a rien oublié des trahisons et des cruautés de Vita, ce dîner désastreux de décembre 1924 ou encore la perfidie d’« Orlando ».

Le 15 décembre 1940, Violet et Vita se retrouvent enfin, en terrain neutre, dans un restaurant situé dans le Sussex. Cela fait vingt ans qu’elles ne se sont pas parlé. Elles ont désormais quarante-six et quarante-huit ans. Tout ce qui nous reste de cette rencontre, ce sont quelques lettres de Vita – celles de Violet ont été perdues. Malgré les années, malgré la souffrance, Violet est apparemment prête à reprendre leur histoire d’amour là où elles l’ont laissée. Mais Vita refuse :

Oui, c’était bon de te revoir – et le bonheur absurde de t’avoir à mes côtés dans la voiture – même la peine soudaine de te dire au-revoir était vivifiante… Je t’ai dit que j’avais peur de toi. C’est vrai. Je ne veux pas tomber à nouveau amoureuse de toi, ou être impliquée avec toi d’une façon qui compliquerait ma vie telle que je l’ai arrangée à présent. Je ne veux pas du tout être mêlée aux intrigues qu’une « liaison » entraînerait. De plus, cela ne serait pas qu’une « liaison ». Cela serait la reprise de ce que tu as à juste titre qualifié de tragédie grecque, et je ne le veux pas… (…) Cette lettre te mettra en colère. Si c’est le cas, je m’en fiche, car je sais qu’aucune colère ou irritation ne pourra jamais détruire l’amour qui existe entre nous. Et si tu me veux vraiment, je viendrai à toi, toujours, n’importe où. Mitya.

Dans ses lettres, Vita fait preuve d’une honnêteté parfois brutale. Mais compte tenu de son comportement lors de leur liaison, de ses valses-hésitations et de ses nombreux revirements qui ont tant fait souffrir Violet, cette franchise apparaît comme une marque de considération.

Les hésitations de Vita

Intérieurement, Vita n’est cependant pas aussi assurée et aussi ferme qu’elle n’y paraît. Sa biographe, Victoria Glendinning a relevé qu’à la fin de la lettre dont vous venez de lire un extrait, l’écriture de Vita était devenue tremblante, signe qu’elle pleurait sans doute en l’écrivant 6. Plus tard, elle encouragera son fils Ben, dont le régiment est stationné non loin de chez Violet, à la rencontrer tout en s’inquiétant qu’il en tombe amoureux. Une inquiétude qui est une pure projection, puisque Ben – en plus d’avoir vingt ans de moins que Violet – est homosexuel et donc parfaitement immunisé contre ses charmes.

Vita décrit Violet à Ben dans ces termes :

Elle t’amusera, mais tu dois te méfier d’elle. C’est une sirène (pas du genre « raid aérien). Son apparence te surprendra, car elle a perdu son œil pour le maquillage. Elle a la voix la plus charmante au monde ; sa conversation est ponctuée d’argot français si actuel que personne n’en comprend la moitié ; c’est une mythomane et une personne profondément fausse ; elle est spirituelle ; extravagante avec une personnalité fantastique ; agaçante dans le sens qu’elle aime vivre dans un monde d’intrigues et qu’elle est déterminée à t’embarquer dans chacune d’entre elles ; elle est en fait l’une des personnes les plus dangereuses que je connaisse. Tu auras été prévenu.

Cité dans « Mrs Keppel and Her Daughter » écrit par Diana Souhami, éd HarperCollins 1996, chapitre 19   

Une créature séductrice et fausse : sa vision de Violet n’a pas bougé d’un pouce. Pour autant, Vita est bouleversée de la voir réapparaître dans sa vie. Violet est son grand amour de jeunesse, mais aussi son amie d’enfance. Leurs existences sont irrémédiablement liées.

Je te hais pour avoir un tel effet sur moi. Je déteste savoir que si je devais soudain tomber sur une photo de toi cela me perturberait pour au moins vingt-quatre heures. Maudite sois-tu… Tu as mordu trop profondément dans mon âme.

Cité dans « Mrs Keppel and Her Daughter » écrit par Diana Souhami, éd HarperCollins 1996, chapitre 19

Vita envisage d’organiser une rencontre entre Violet et Virginia Woolf, comme si elle voulait tracer un curieux trait d’union entre deux femmes qui auront énormément compté pour elle. Malheureusement, cette rencontre n’aura jamais lieu. Minée par la dépression et l’angoisse causée par la guerre, Virginia se suicide en mars 1941.

Une guerre interminable

Si Vita refuse de reprendre leur histoire d’amour, Violet veut au moins conserver une relation amicale. Malgré la déception, la vie suit son cours. Violet esquisse une liaison avec Betty Richard, une ancienne mannequin de chez Chanel qui l’appelle « my darling Foxy ». Elle noue de nouvelles amitiés, avec par exemple Nancy Mitford, Ethel Smyth ou encore Cyrill Connoly, l’éditeur de la revue Horizon qui publie deux de ses nouvelles. À Londres, Violet retrouve aussi Winnaretta Singer, venue enterrer son frère en Angleterre et qui n’a jamais pu regagner la France à cause de la guerre.

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Nancy Mitford en 1941, par Bassano Ltd © National Portrait Gallery (Licence CC BY-NC-ND 3.0)

Comme le conflit s’éternise, Violet cherche une maison afin de pouvoir recevoir à nouveau. Elle reprend l’écriture pour tromper l’ennui et lutter contre la nostalgie. Après avoir terminé « Les Causes perdues », elle écrit « Prelude to misadventure » (« Prélude au désastre » en français). Dédié aux Français qui combattent, le livre est une sorte d’hommage à la France, une évocation de son pays d’adoption des années 1920 et 1930.

La guerre apporte son lot de mauvaises nouvelles : Antoinette d’Harcourt a été arrêtée et emprisonnée par les Allemands – peut-être pour des faits de résistance, peut-être en raison de ses liens avec les SSAF ou encore de son appartenance à une société secrète appelée « Synarchie ». Violet apprend également que les nazis occupent Saint-Loup. Une autre de ses amies, Hélène Terré, ancienne secrétaire de Paul Valéry qui travaille désormais pour la Croix-Rouge, est arrêtée alors qu’elle rejoignait l’Angleterre. Soupçonnée à tort d’être une agente infiltrée, elle est emprisonnée à la prison de femmes de Holloway. Violet, pourtant guère courageuse, lui rend souvent visite et tente d’intervenir pour la faire libérer. Une fois innocentée, Hélène Terré s’engage dans le Corps des Volontaires françaises, une unité militaire féminine de la France libre créée en novembre 1940.

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Hélène Terré par Germaine Kanova ©Allemane (Licence CC BY-SA 4.0)

Les dernières années de guerre

En 1943, Violet accepte enfin de visiter le château de Vita, Sissinghurst, à la demande de cette dernière. Vita évite d’en parler à son entourage. Elle veut faire dormir Violet dans un cottage, mais celle-ci refuse : elle aurait bien trop peur de passer la nuit seule dans un bâtiment vide ! Vita cède et lui laisse sa chambre, empruntant quant à elle celle d’Harold.

Violet propose à Vita d’écrire un livre ensemble, sur leur histoire d’amour. C’est une offre très surprenante de la part de Violet qui a toujours refusé de se livrer publiquement. Sans doute voudrait-elle partager quelque chose de concret avec Vita, quelque chose qui continuerait d’exister après leur mort. Voir leurs deux noms unis quelque part, placés côte à côte sur la couverture d’un roman. Après tout, il ne leur reste de leur histoire d’amour que des souvenirs et quelques lettres. Timorée, Vita refuse.

Vingt ans après sa rupture avec Vita, le nom de Violet n’est plus entouré d’un parfum de scandale. Elle est désormais invitée partout et s’immerge à nouveau dans les cercles mondains. Quelque chose s’est cependant grippé : la tendance de Violet à broder, à réinventer et à enjoliver s’aggrave et devient un sujet de moquerie. Ses romans ne sont pas pris au sérieux. Obsédée par l’idée de séduire, elle se met en scène et cherche à capter toute la lumière, au risque de se rendre ridicule. Elle est chaotique, caustique et imprévisible, fait parfois des plaisanteries déplacées. Lors d’un cocktail, elle demande à un groupe d’aristocrates âgées si elles sont bisexuelles. Lorsqu’on lui répond par la négative, elle rétorque d’un air sévère : « eh bien vous ratez beaucoup de choses. » 4.

Sa mère, Alice, vieillit elle aussi. Elle a des problèmes de santé, s’inquiète au sujet de ses finances et de sa villa l’Ombrellino dont elle n’a aucune nouvelle. Elle doit vivre chez Sonia, où elle n’est pas la maîtresse de maison… La cohabitation ne se passe pas très bien. Violet est redevenue la fille préférée d’Alice.

Winnaretta Singer meurt en 1943. La princesse a joué un rôle déterminant dans la vie de Violet qui éprouvait pour elle une affection sincère. Son décès est un coup dur qui inaugure une série de deuils.

Poursuivre la lecture – épisode 11

Image illustrant l’article : un B-17 bombardant Marienburg, octobre 1943

Notes

  1. Cité dans « Mrs Keppel and Her Daughter » écrit par Diana Souhami, éd HarperCollins 1996, chapitre 18[]
  2. « Mrs Keppel and Her Daughter » écrit par Diana Souhami, éd HarperCollins 1996, chapitre 18[]
  3. « Violet Trefusis » écrit par Cécile Wajsbrot, éd. Mercure de France 1989, p.158[]
  4. « Mrs Keppel and Her Daughter » écrit par Diana Souhami, éd HarperCollins 1996, chapitre 19[][]
  5. « Violet Trefusis » écrit par Cécile Wajsbrot, éd. Mercure de France 1989, p.183[]
  6. « Vita », écrit par Victoria Glendinning, Weidenfeld and Nicolson, Londres, 1983[]
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