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Vita Sackville-West ou l’impossible quête de soi – II


Virginia Woolf et Vita Sackville-West ont été deux femmes libres et avant-gardistes. Dès leur décès apparaît le besoin viscéral de les remettre dans le rang, de reprendre le contrôle sur leurs œuvres et leurs existences, quitte à déformer complètement les faits.

Dans les deux cas, cette entreprise est menée par des hommes de leur famille. Pour Virginia Woolf, ce seront son mari, Leonard Woolf, puis son neveu Quentin Bell, qui s’emploieront à fabriquer sa réputation de femme dépressive, suicidaire, folle et frigide qui perdure encore aujourd’hui 1. Quant à Vita Sackville-West, c’est son fils Nigel qui se lancera dans une tentative de réassignation dans son livre « Portrait d’un mariage » 2. Une tentative qui rencontrera malheureusement un certain succès.

Un éloge du mariage

« Portrait d’un mariage » est une lecture assez pénible et hautement problématique qui mérite une analyse détaillée. La première chose qui saute aux yeux, c’est son titre. Nigel n’a pas souhaité faire le portrait d’Harold et de Vita, ou le portrait d’une histoire d’amour, mais bien celui d’un mariage. Il l’exprime d’ailleurs clairement dans son introduction : son intention était d’écrire un éloge du mariage en tant qu’institution.

Tout au long de son texte, Nigel déroule son interprétation : la liaison de Vita avec Violet — mélange de « perversité » et de « luxure » auquel les deux femmes ont succombé — a été l’épreuve dont Vita et Harold sont sortis victorieux. Vita a passé le reste de sa vie à être rongée par le remords pour la cruauté dont elle aurait fait preuve envers Harold durant son histoire d’amour avec Violet. Son humble retour au sein de son union hétérosexuelle a finalement permis que les deux époux vivent un mariage heureux, tout en expérimentant chacun de leur côté des aventures extraconjugales. Leur mariage, bien qu’« incomplet » aura été pour chacun la chose la plus importante de leur existence. L’honneur, conclut Nigel, s’est ainsi enraciné dans le déshonneur.

Nigel espérait qu’au XXIe siècle, la société accepterait l’idée que la plupart des mariages ont besoin de stimuli émotionnels, et probablement sexuels, extérieurs à ces unions, sans pour autant être amoindris par ces infidélités.

En 2021, les espérances de Nigel prêtent à sourire. Il paraît aujourd’hui bien plus simple d’ouvrir le mariage à tou·te·s, plutôt que de continuer à obliger une femme et un homme homosexuel·le·s à se marier pour avoir ensuite des relations extraconjugales avec des personnes du même sexe. De même, si nous arrivons à la conclusion que le mariage n’est pas possible sans infidélités, la solution est peut-être de nous débarrasser de cette vieille institution patriarcale dont la fonction principale a toujours été l’appropriation des femmes.

Je ne doute pas de la force de l’affection et des liens qui unissaient Vita et Harold. Mais leur mariage apparaît comme une alliance de cœur et de raison indissociable du contexte social de leur époque. Je n’ai pas l’impression que Vita a passé le reste de sa vie à mendier le pardon d’Harold (« Chéri, je crois bien que je suis tombée amoureuse », lui écrivait-elle d’une manière fort peu contrite au sujet de Virginia Woolf à peine deux ans après sa rupture avec Violet Trefusis). Elle a pris soin de l’épargner, mais a refusé de lui sacrifier une part entière d’elle-même.

Vita s’est mariée afin de se conformer à ce qui était attendu d’elle en tant que femme. Elle avait d’autres prétendants — bien plus riches, qui correspondaient mieux à son milieu social et donc aux espoirs de ses parents. Son choix s’est porté sur Harold à cause de leurs affinités, mais aussi parce qu’elle semblait percevoir instinctivement que ce fiancé si peu entreprenant, si respectueux, lui laisserait plus de liberté et aurait moins d’exigences que les autres. Les non-dits qui parasitaient leur relation (dont Harold, on l’a vu, était également responsable) ont explosé comme une bombe lors de la liaison de Vita avec Violet. Par la suite, Harold et Vita ont trouvé un compromis.

Le moule de l’hétéronormativité

Dans « Portrait d’un mariage », l’objectif affiché de Nigel Nicolson est de défendre bec et ongles l’institution du mariage. Pour cela, il doit à tout prix faire rentrer Vita dans le moule de l’hétéronormativité. Sa vision de sa mère — égoïste et cruelle, mais sauvée in extremis par la baguette magique de l’hétérosexualité, car « sa plus grande histoire d’amour aura été Harold » — a sans doute influencé la façon dont Vita a été perçue par ses biographes. À mon avis, elle a également beaucoup contribué à ce que Vita soit si peu identifiée comme lesbienne.

Pour imposer la narration qui lui convenait, Nigel n’a pas hésité à dissimuler des pans entiers de la vie de sa mère. Il a par exemple demandé à la biographe de Vita, Victoria Glendinning, de passer sous silence la longue liaison que Vita a entretenue avec sa belle-sœur, Gwen St Aubyn, la sœur d’Harold 3. Évidemment, il est encore plus difficile d’imaginer une Vita éternellement repentante lorsque l’on connaît l’existence de cette histoire d’amour qui aura duré près d’une décennie.

Nigel aura aussi beaucoup œuvré pour répandre la légende d’une liaison presque platonique entre Vita Sackville-West et Virginia Woolf. Cette version, reprise en chœur jusqu’à aujourd’hui par d’innombrables commentateurs, repose une lettre de Vita adressée à Harold en 1926, donc au tout début de sa relation avec Virginia qui a duré une vingtaine d’années. En promettant que Virginia ne lui inspirait que des sentiments tendres, basés sur une proximité intellectuelle et pas du tout sur une attirance physique, Vita tentait de rassurer Harold, très inquiet que cette nouvelle liaison tourne, comme toutes les précédentes, au drame passionnel. Il est à la fois étonnant et fascinant de constater que tant de personnes ont accordé une confiance absolue aux propos de Vita — sans imaginer une seconde qu’elle puisse mentir — tout en ignorant avec soin les preuves contradictoires que l’on peut trouver en nombre dans la correspondance de Vita et Virginia.

Pour autant, la vision de Nigel a également été contestée. Je possède une édition de « Portrait d’un mariage » datée de 1992, et j’ai remarqué avec surprise que l’introduction de cette édition était étrangement plus intolérante et sur la défensive que celle de 1973. Toutes deux ont pourtant été écrites par Nigel Nicolson. La raison de ce durcissement, c’est l’adaptation du livre par la BBC sous la forme d’une minisérie de quatre épisodes. Nigel n’a pas participé à l’écriture de la série qui a été confiée à Penelope Mortimer. Et il n’était pas du tout content de la façon dont la liaison de Vita avec Violet avait été représentée. Selon lui, la série faisait le portrait d’une passion amoureuse et non celui d’un mariage comme il y tenait tant. La fameuse contrition de Vita n’était pas assez montrée. Nigel voyait la liaison de sa mère avec Violet comme une « sale affaire » sauvée par sa fin heureuse. Sans le happy end — l’humble retour de Vita à son mariage —, l’histoire perdait sa morale et redevenait, à ses yeux, sordide.

Un traitement inéquitable

Dans son livre, Nigel Nicolson victimise systématiquement les hommes (son père et l’époux de Violet Trefusis, Denys) et évite avec soin de rappeler le pouvoir exorbitant dont ils disposaient sur leurs épouses. Il semble en revanche assez indifférent à la souffrance des femmes. Il nie ou fait mine d’ignorer les pressions et les contraintes exercées sur Vita et Violet par la société patriarcale qui constituent pourtant une véritable violence. Le jugement moral que Nigel porte sur leur histoire d’amour, avec l’emploi de termes comme « pervers » ou « luxure », ne s’applique jamais à Harold.

Violet et Vita appartenaient toutes les deux à la haute société. Cela ne signifie pas pour autant qu’elles étaient libres. À l’époque de leur liaison, elles ne disposaient pas de revenus ou de ressources en leur nom propre et dépendaient financièrement de leurs familles (Vita et Harold, dont le train de vie était bien supérieur à leurs revenus, dépendront ainsi financièrement de la mère de Vita jusqu’en 1928). Vita et Violet ont été contraintes d’accepter un mariage dont elles ne voulaient qu’à moitié pour Vita, et pas du tout pour Violet. Pour vivre jusqu’au bout leur histoire d’amour, il leur aurait fallu rompre avec leurs époux et leurs familles, tout abandonner et renoncer à leur statut social. Un choix qui, pour deux personnes ayant toujours évolué dans un milieu ultra privilégié, paraît aussi improbable qu’irréaliste. Et même si elles avaient eu ce courage, les aurait-on seulement laissé faire ? Un tel scandale aurait ébranlé toute la bonne société et ses valeurs traditionnelles.

À ce titre, il est intéressant de constater le rôle joué par leurs mères respectives. Véritables gardiennes de l’ordre patriarcal, Victoria Sackville-West et Alice Keppel ont activement secondé leurs beaux-fils dans leur lutte pour reprendre le contrôle de leurs épouses. Elles ont tout d’abord usé de toute leur influence pour pousser leurs filles vers le mariage. Puis, en apprenant leur liaison scandaleuse, elles ont inlassablement surveillé et sermonné Violet et Vita, menacé de leur couper les vivres et même de les effacer de leurs testaments. Victoria s’opposera avec succès à la publication en Angleterre de « Challenge », le roman de Vita qui s’inspirait de son histoire d’amour avec Violet. Quant à Alice Keppel, elle se vengera du scandale provoqué par Violet en la traitant avec cruauté, y compris devant témoins, en contrôlant ses déplacements et ses fréquentations et en refusant de consentir à son divorce avec Denys Trefusis.

Des rôles distribués à l’avance

Mais Nigel Nicolson n’essaie pas du tout d’analyser les rapports de force qui viendront finalement à bout de l’histoire d’amour de Vita Sackville-West et de Violet Trefusis. Il a depuis longtemps distribué les rôles et il s’y tient. Son père est la victime innocente, presque sacrificielle, et son comportement ne fait l’objet d’aucune critique ou analyse. Les extraits de ses lettres à Vita, censés prouver sa grandeur d’âme, sont des chefs-d’œuvre de culpabilisation « passive-agressive », mais qu’importe ! Nigel a visiblement chaussé la même paire de lunettes lorsqu’il a lu le manuscrit secret de Vita et il n’en retient que ce qui l’arrange : ses remords et sa honte, qui sont sans doute la vraie raison pour laquelle il a décidé de le publier. Cet instant de vulnérabilité, immortalisé sur le papier, servait parfaitement la vision que Nigel voulait imposer de sa mère.

Le moment choisi pour la publication de « Portrait d’un mariage » n’est d’ailleurs pas sans intérêt. La version officielle est que celle-ci a été permise par le décès des trois protagonistes : Vita, Harold et Violet. Mais la sortie du livre, tout juste un an après la mort de Violet, pourrait également avoir été hâtée ou rendue nécessaire par la parution, depuis les années 1950, d’autobiographies (d’anciens amant·e·s ou conjoint·es délaissé·e·s ?) qui mettaient indirectement en lumière, d’une façon pas toujours charitable, la vie privée de Vita et d’Harold 4. Les langues se déliaient ; la loi du silence menaçait d’être transgressée. Face au risque de scandale, sans doute valait-il mieux ne pas nier les faits, mais prendre soin de garder le contrôle du récit. Vita, après la crise provoquée par les indiscrétions de Victoria, avait fait exactement la même chose : avouer la vérité à son fils Ben, tout en s’efforçant de la rendre socialement acceptable, supportable. Et elle-même se contentait d’appliquer les conseils que lui répétait sa mère, avant que la vieillesse ne lui fasse oublier ses propres principes : « On doit toujours dire la vérité, chérie, si on le peut. Mais pas toute la vérité ; toute vérité n’est pas bonne à dire » 5.

La version édulcorée du mariage de Vita et d’Harold présentée par leur fils était cependant déjà assez scandaleuse pour provoquer des réactions outrées. En 1989, Cécile Wajsbrot, dans sa biographie de Violet Trefusis, révélait ainsi qu’il y avait « encore aujourd’hui, des gens qui refusent de parler à Nigel Nicolson à cause de Portrait d’un mariage » 6.

Parmi les voix dissidentes qui se sont fait entendre après la parution de « Portrait d’un mariage », j’aimerais citer l’ouvrage de Diana Souhami « Mrs Keppel and Her Daughter » 7 qui, dès 1996, présentait la liaison de Violet et de Vita pour ce qu’elle était, c’est-à-dire une histoire d’amour lesbienne. Ce livre me semble être une réponse à « Portrait d’un mariage ». Diana Souhami y dresse un portrait très sombre de la société édouardienne : rapace, brutale, hypocrite jusqu’à la nausée, obsédée par l’argent et les dépenses somptuaires. Elle fait l’inventaire des faveurs obtenues par Alice Keppel grâce à son statut presque officiel de maîtresse d’Édouard VII, que l’on ne peut s’empêcher de comparer à la punition sans fin que Violet s’est vue infliger pour avoir voulu assumer son amour pour Vita au grand jour.

Une coupable idéale

Dans « Portrait d’un mariage », Violet Trefusis est accusée de toutes les manipulations, vilénies et hypocrisies possibles. Il fallait bien trouver un « méchant » dans cette histoire censée éduquer les foules au sujet des vertus inaltérables du mariage. Il faut dire que Violet — épouse réfractaire qui ne deviendra jamais mère et qui n’éprouve, contrairement à Vita, ni honte ni remords — est totalement irrécupérable du point de vue de l’hétéronormativité. Dans « Portrait d’un mariage » et partout ailleurs, elle sera présentée comme la séductrice, manipulatrice et irresponsable, qui comme le martèle Nigel Nicolson aura « cyniquement tenté de détruire le mariage de son amie la plus intime ». La sincérité de Violet est systématiquement remise en cause : ses sentiments, ses peurs, ses doutes. On affirme qu’elle exagère, qu’elle invente, qu’elle ment. En un mot, elle est hystérique. « Avec la perspicacité du vrai névrosé et du classique manipulateur, Violet pouvait toujours jouer sur les fantasmes qu’entretenait Vita à propos d’elle-même » juge par exemple Victoria Glendinning dans sa biographie de Vita 8.

Pourtant, Violet est bien l’unique et véritable victime de toute l’affaire. Après leur rupture, Vita est retournée à son mariage et à ses enfants, à sa vie mondaine. Sa réputation n’a pas été entachée de manière irrémédiable. Elle était protégée par son mariage et par Harold qui l’avait accueillie à bras ouverts. Tandis que Violet, piégée dans son union avec Denys Trefusis, était ostracisée à cause des rumeurs, maltraitée par sa mère et rejetée par son père qui refusait de rester dans la même pièce qu’elle. Il est déchirant de lire ses dernières lettres à Vita qui ne recevront bientôt plus de réponses.

Violet, femme fatale ?

Vita a commencé la rédaction de son manuscrit secret alors que sa liaison avec Violet avait entamé sa longue agonie. Entre autres choses, ce texte témoigne de la façon dont Vita s’est détachée de Violet en lui donnant le mauvais rôle, celui de la tentatrice, et en se présentant volontiers comme une victime. Dans le récit de sa mère, Nigel Nicolson trouvera beaucoup d’éléments à charge qui lui permettront de présenter Violet comme une manipulatrice cynique et animée de mauvaises intentions. Une accusation qui ne paraît pas très crédible. Violet, qui détestait l’hypocrisie du mariage, ne rêvait que de vivre son amour avec Vita au grand jour. Elle s’est révélée être une bien piètre menteuse et tacticienne. Incapable de se protéger, elle a payé ses transgressions au prix fort.

Dans son manuscrit secret, Vita fait le récit de la soirée du 18 avril 1918 qui marque le début de sa liaison avec Violet. Ce soir-là, à l’issue d’une longue conversation, Violet questionne Vita au sujet de sa « dualité ». Vita ne nie pas et se confie avec « une sincérité et une douleur absolues ». Ni surprise ni choquée, Violet l’écoute sans rien dire. Puis, subtilement, elle évoque les différents incidents qui ont émaillé leur adolescence : les baisers, la bague, ses propres confessions. Elle veut amener Vita, qui a toujours prétendu être indifférente, à prendre conscience de ses sentiments et à les avouer. « J’aurais pu être un garçon de 18 ans, et elle une femme de 35 ans », analyse Vita qui est infiniment troublée et séduite. Pour elle, c’est un moment très émotionnel, la libération de la « moitié de sa personnalité » qui lui procure une sensation d’ivresse.   

En avril 1918, comme l’a souligné Diana Souhami dans son livre « Mrs Keppel and Her Daughter », Violet n’a aucune sorte d’expérience amoureuse ou sexuelle, au contraire de Vita qui est mère de famille et mariée depuis quatre ans. Dans ces conditions, on a du mal à imaginer que Violet puisse lui apparaître comme une habile séductrice à l’incroyable pouvoir de persuasion, une « femme de 35 ans face à un garçon de dix-huit ans ». Et pourtant, sous la plume de Vita, Violet devient la tentatrice vêtue d’une robe rouge, étrange écho de la « femme fatale » déclinée à l’infini dans les films noirs. Vita s’interroge sur son identité qui lui semble composée d’éléments masculins et féminins, mais elle ne remet pas en cause les stéréotypes de genre. Sa vision de Violet est parasitée par une conception étriquée et misogyne de la féminité. Violet qui est rebaptisée « Ève Changeling » dans son roman « Challenge », incarne la femme-créature si chère au patriarcat : fausse, menteuse, tentatrice, infidèle et dangereuse.

La question de l’orientation sexuelle

Dans la droite ligne de « Portrait d’un mariage », Matthew Dennison, réfute dans sa biographie « Behind the Mask », l’idée que le lesbianisme de Vita puisse être une composante essentielle de son être. Il considère son attirance pour les femmes comme un trait de personnalité 9, une façon de repousser les limites de l’existence.

À force de refuser de traiter le lesbianisme de Vita comme un sujet, son rapport au genre — ce qu’elle appelle sa « dualité » — ne peut être traité que sous un angle psychologisant.

Pour Matthew Dennison, celui-ci trouve son origine dans la perte de Knole, le château ancestral des Sackville-West dans lequel Vita a grandi et auquel elle est très attachée. En tant que femme, Vita ne peut prétendre en hériter et elle réalise très tôt qu’elle finira par le perdre. À la mort de son père, Knole reviendra à son oncle Charles, puis à son cousin Eddy. D’après Matthew Dennison, Vita aurait alors compris que la capacité à posséder, contrôler, agir et créer appartient aux hommes. D’un tempérament plutôt dominateur, animée par ses rêves de gloire, elle aurait tenté de se réinventer au masculin afin de surmonter la blessure narcissique provoquée par la perte de Knole. La masculinité de Vita serait l’un des nombreux masques qu’elle aurait portés tout au long de son existence, l’expression de son goût pour la théâtralité, voire une forme de « schizophrénie passagère » 10.

Dans son introduction à l’édition de la correspondance entre Vita Sackville-West et Virginia Woolf, Mitchell A. Leaska avance de son côté l’hypothèse suivante : écrasée par une mère tyrannique qu’elle adulait, Vita aurait choisi plus ou moins consciemment de développer les aspects masculins de sa personnalité afin d’éviter de se poser en rivale de sa mère et pouvoir lui faire une « cour » symbolique, préservant ainsi leur relation 11.

En réalité, Vita n’a jamais su ni souhaité se conformer aux stéréotypes de genre. Dès son enfance et son adolescence, ses goûts et ses préoccupations n’étaient pas ceux que l’on attendait d’une petite fille puis d’une jeune fille. « J’aimerais que Vita soit plus normale », se plaignait souvent son père auprès de son épouse 12.

Durant toute sa vie, Vita a navigué au gré de ses explorations entre le masculin et le féminin, comme en témoigne la façon dont Virginia Woolf l’a décrite dans son journal intime. Lors de leur première rencontre, c’est le côté masculin de Vita qui lui semble le plus frappant : « Quand je la regarde, je me sens vierge, timide, semblable à une écolière (…) C’est un vrai grenadier ; elle est dure — belle — virile » 13. Mais Virginia aime aussi les jambes de Vita, ses perles, sa « maturité » et sa « poitrine avantageuse ». Sa maternité joue un rôle important aux yeux de Virginia qui souffre de ne pas avoir eu d’enfants. Elle considère Vita comme une « vraie femme », qui « navigue toutes voiles dehors, en haute mer », tandis que Virginia a la sensation de « louvoyer le long des côtes ». De plus, Vita lui accorde « cette protection maternelle qui, pour quelque raison, représente ce que j’ai toujours le plus souhaité recevoir de tout le monde » 14.

Le lesbianisme de Vita et sa résistance instinctive face aux carcans de l’hétéropatriarcat se sont heurtés très tôt à une société pratiquant jusqu’à l’absurde une stricte division genrée des rôles. Contrairement à ce qu’affirme son biographe Matthew Dennison, Vita ne me semblait pas avoir une personnalité changeante ou multiple. La pression qu’elle subissait était avant tout externe, et non interne. Le fossé entre ce qui était attendu d’elle et ses véritables aspirations n’a cessé de se creuser durant son adolescence. Les attentes de ses parents et de la société tout entière se heurtaient à sa propre réalité et créaient une contradiction impossible à surmonter.

Pour y échapper, Vita s’est tout d’abord évadée grâce à son imagination. À travers ses personnages de fiction, ou encore le temps d’une représentation théâtrale où elle endossait divers costumes de gentilshommes, elle pouvait enfin exprimer la part de sa personnalité que la société réprimait. Ces moments me paraissent être des instants de liberté volés, et non des masques ou des déguisements derrière lesquels Vita essayait de se cacher ou de se réinventer. Son recours à l’imagination n’est pas de la mythomanie, mais un réflexe de défense, un dispositif de survie.

Tout au long de son existence, Vita a cherché des réponses à ses questionnements, et sa quête d’identité a été constamment entravée par les injonctions, les interdits, la peur de la honte et du déshonneur. Le seul masque qu’elle ait porté est celui que lui ont imposé les conventions de son temps. Sous la contrainte ou par conformisme, Vita s’y est résignée, mais piètre dissimulatrice, elle s’est bien souvent crânement montrée telle qu’elle était, et telle que Virginia Woolf nous l’a décrite : belle, conquérante, tendre et sensuelle.

Est-ce que j’existe ?

L’exemple de Vita Sackville-West n’est bien sûr pas isolé et doit être analysé comme un cas parmi d’autres. Toutes ces omissions, ces périphrases et ces réassignations ne sont certainement pas innocentes. Elles font partie d’une entreprise plus vaste, quotidienne, qui vise à instaurer l’hétérosexualité comme une norme indépassable.

L’invisibilisation des personnes LGBT+ empêche la constitution d’une mémoire collective, de repères et de modèles. Elle force chaque génération à recommencer à zéro l’éternel travail d’acceptation, d’analyse et de compréhension. Elle encourage la haine de soi, nous expose à toutes les manipulations et chantages émotionnels, à des violences psychologiques et physiques. Elle entrave les progrès de la société alors même que les agressions homophobes et les discriminations sont encore si fréquentes, et que les personnes LGBT+ continuent dans de nombreux pays à être persécutées, torturées et exécutées.

Privé·e·s et dépossédé·e·s de nos propres récits, nous n’avons pas fini de noircir des pages et des pages de manuscrits secrets avec nos doutes et nos tourments, semblables à ceux que Vita Sackville-West a pu ressentir.

Au cours de ses recherches sur Carson McCullers, et constatant le traitement qui lui était infligé par ses biographes, Jenn Shapland s’est interrogée : « Si Carson n’était pas une lesbienne, si d’après l’Histoire, aucune de ces femmes n’était lesbienne, si d’ailleurs il n’y a guère d’histoire lesbienne, est-ce que j’existe ? » 15.

Car c’est bien le simple droit de vivre qui est le véritable enjeu de ces questions de visibilité et de représentation. Un droit qui est loin d’être acquis. Aujourd’hui, comme en 1918, exister demeure la première des révoltes. Violet Trefusis l’avait très bien compris et dans ses lettres, elle exhortait Vita à trouver le courage de vivre pleinement : 

Sois diabolique, courageuse, ivre, intrépide, dissolue, despotique, sois une anarchiste, une fanatique religieuse, une suffragette, sois tout ce que tu veux, mais de grâce, sois-le au maximum de tes capacités — vis — vis pleinement, passionnément, désastreusement au besoin. Vis toute la gamme des expériences humaines, construis, détruis, construis à nouveau ! Vis, allons vivre, toi et moi — allons vivre comme personne n’a encore vécu, allons explorer et tâtonner, aventurons-nous sans peur là où même les plus intrépides ont fléchi et sont restés en arrière !

Violet to Vita, the letters of Violet Trefusis to Vita Sackville-West », Mitchell A. Leaska et John Phillips, éd. Penguin Books 1989 – Introduction de Mitchell A. Leaska.


Photo illustrant l’article: Vita Sackville-West à Monk’s House

NOTES

  1. Voir à ce sujet la biographie de Virginia Woolf, écrite par Viviane Forrester aux éditions Albin Michel en 2009[]
  2. « Portrait of a Marriage », écrit par Nigel Nicolson éd. Weidenfeld & Nicolson 1973[]
  3. « Vita, the Life of Vita Sackville-West », écrit par Victoria Glendinning, ed. Penguin Books, 1984, dans l’introduction de la nouvelle édition de 2018[]
  4. « Violet Trefusis », écrit par Cécile Wajsbrot, éd. Mercure de France 1989, p.213[]
  5. « Behind the Mask », écrit par Matthew Dennison éd. William Collins 2014, p.7[]
  6. « Violet Trefusis » écrit par Cécile Wajsbrot, éd. Mercure de France 1989, p. 232[]
  7. « Mrs Keppel and Her Daughter », écrit par Diana Souhami, éd HarperCollins 1996[]
  8. « Vita, the Life of Vita Sackville-West », écrit par Victoria Glendinning, ed. Penguin Books, 1984, p.96[]
  9. « I suggest that this affair defines Vita as a person only to the extent that it demonstrates her determination to realise in her life the fullest possible understanding of the terms « spacious ideal » and « generous hearts » –  “Behind the Mask”, écrit par Matthew Dennison, éd. William Collins 2014, page 16 de l’introduction[]
  10. « Behind the Mask », écrit par Matthew Dennison éd. William Collins 2014, p.115[]
  11. Correspondance de Vita Sackville-West et Virginia Woolf, 1923-1941. Traduite par Raymond Las Vergnas. Présentée et annotée par Louise de Salvo et Mitchell A. Leaska. Ed Stock. Introduction 1985, Traduction 2010[]
  12. « Portrait of a Marriage”, écrit par Nigel Nicolson éd. Weidenfeld & Nicolson 1973, p.56[]
  13. Virginia Woolf, Journal intégral, traduit par Colette-Marie Huet et Marie-Ange Dutartre, Stock, 2008, p.473[]
  14. Virginia Woolf, Journal intégral, traduit par Colette-Marie Huet et Marie-Ange Dutartre, Stock, 2008, p.608[]
  15. « My Autobiography of Carson McCullers », écrit par Jenn Shapland, éd. Tin House Books 2020[]
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