Vita-Sackville-West-1927

Vita Sackville-West – Épisode 4 – Orlando

En 1921, tandis que Violet Trefusis sombre dans la dépression à Paris, Vita publie deux livres (un roman, « The Dragon in Shallow Waters » et un recueil de poèmes, « Orchard and Vineyard ») et enchaîne les liaisons. Toujours courtisée, elle n’a jamais manqué de prétendantes et de prétendants. Comme Natalie Clifford Barney, elle aime surtout le jeu de la séduction et l’exaltation d’une histoire d’amour naissante.

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Dorothy Violet Wellesley, photo de Lady Ottoline Morrell, 1935 © National Portrait Gallery, London (Licence CC BY-NC-ND 3.0)

Dorothy, dite Dottie, est l’épouse de Gerald Wellesley, futur duc de Wellington et ami de longue date d’Harold (Harold a d’ailleurs un temps été fiancé à sa sœur, Eileen). Dottie et Vita se connaissent depuis 1914. En juillet 1920, Vita se rapproche de Dottie qui partage sa passion pour la poésie. Elle vient de publier un premier recueil de poèmes, et Vita la fait inviter au PEN Club, une association internationale d’écrivains. Quelques mois plus tard, Vita et Dottie deviennent amantes. En décembre 1922, le mariage de Dottie et Gerald explose. Vita ne reconnaît aucune part de responsabilité dans leur rupture. Elle écrit à Harold :

je refuse que les gens disent que j’ai quoi que ce soit à voir avec l’échec de leur mariage, ce qu’ils seraient tous deux bien trop heureux de prétendre. Je ne veux pas être entraînée dans cette histoire, pour notre bien à tous deux. Nous avons eu bien assez de ce genre de choses, n’est-ce pas ? 

« Vita, the Life of Vita Sackville-West », écrit par Victoria Glendinning, ed. Penguin Books, 1984, p.129

Pat Dansey

Margaret « Pat » Dansey est une amie de Violet Trefusis qu’elle a rencontrée en 1917. Pat vit avec un oncle âgé, Lord Fitzhardinge, dans le décor médiéval du château de Berkeley. Elle devient très vite la confidente de Violet qu’elle écoute sans la juger, car elle-même est amoureuse d’une femme, Joan Campbell. Pat et Joan formeront un couple toute leur vie, même si Pat n’est pas particulièrement fidèle. Il est d’ailleurs possible, sans être certain, que Violet et Pat aient eu une liaison.

Les premières années, Pat se comporte en alliée auprès de Violet qu’elle console et conseille tout au long de son histoire d’amour tumultueuse avec Vita. Au plus fort de la crise, Pat joue même les conciliatrices avec la mère de Violet, Alice Keppel, et les intermédiaires auprès de Vita à qui elle remet en cachette quelques lettres de Violet. Mais Pat tombe à son tour amoureuse de Vita et commence à jouer un double jeu. En 1922, tout en faisant mine de continuer à soutenir Violet, elle envoie à Vita des déclarations enflammées, la couvre de cadeaux somptueux et la flatte outrageusement. Grâce aux confidences de Violet, Pat sait exactement comment séduire Vita qu’elle surnomme « the Dark Man » — une sorte d’alter ego du Julian de Violet. Pour évincer définitivement Violet, Pat n’hésite pas à la dénigrer et à médire sur son compte auprès de Vita.

Geoffrey Scott

En novembre 1923, Vita annonce froidement à Pat leur rupture dans une lettre. Elle lui explique qu’elle vient de tomber amoureuse de Geoffrey Scott, et qu’il n’y a tout simplement plus de place dans sa vie pour Pat.

Vita a rencontré pour la première fois Geoffrey en Italie en 1909, alors qu’elle voyageait avec Rosamund. Elle l’a ensuite recroisé à Rome en 1921, à l’occasion d’un voyage en compagnie de Gerald et Dottie. Geoffrey est l’auteur d’une monographie très acclamée : « The Architecture of Humanism » et travaille sur son prochain livre : « The Portrait of Zélide », mais il écrit également de la poésie. Il est marié à Lady Sybil Cutting, dont il dépend financièrement, mais leur couple bat de l’aile, et les deux époux vivent séparés.

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Geoffrey Scott, début des années 1910, auteur inconnu. © National Portrait Gallery, London (Licence CC BY-NC-ND 3.0)

À l’été 1923, Geoffrey rend visite à Vita en Angleterre, puis tous deux se retrouvent à Florence où ils deviennent amants. La passion de Vita s’essouffle très vite, contrairement à Geoffrey qui se montre pressant et insistant. Parfois mal à l’aise, Vita devient de plus en plus fuyante. Lady Sybil, presque immédiatement informée de cette liaison, finit par demander le divorce en mai 1925 afin de pouvoir se remarier ; une décision qui n’est pas sans conséquence pour Vita : une nouvelle fois se profile la menace d’un procès où elle serait appelée à comparaître.   

Au fil des mois, Vita s’éloigne de plus en plus de Geoffrey qui alterne entre désespoir, pressions diverses et violences. Vita a raconté plus tard à Virginia Woolf que Geoffrey a tenté un jour de l’étrangler 1. En janvier 1926, le départ de Vita pour Téhéran, où Harold a été muté pour deux ans, lui permet d’échapper pour de bon à Geoffrey avec qui elle décide de couper toute communication.

La rupture avec Pat ne se passe pas non plus sans heurts. Après avoir manqué de s’évanouir en lisant la lettre de Vita, Pat est envahie par la colère. Elle estime avoir beaucoup donné à Vita, et elle ne se laissera pas congédier de cette façon. Elle se lance alors dans une véritable campagne de représailles qui commence par des lettres vindicatives dans lesquelles elle accuse Vita d’être méprisante, lâche et tyrannique. Puis elle exige la restitution de tous ses présents, menace de faire une scène à Long Barn en présence d’Harold, de se suicider ou encore de tout dévoiler à la presse. Lors d’une confrontation, elle pointe un revolver sur Vita, heureusement non chargé.

Après cette terrible scène, Pat lui écrit, avec une étrange légèreté :

Aussi, chérie, laisse-moi t’avertir que tu ne devrais jamais essayer d’arracher un pistolet à quelqu’un d’une façon si brutale. S’il avait été chargé, le coup serait parti… Je te montrerai la technique expliquée par le Daily Mail pour t’emparer d’un pistolet sans prendre de risques.

Cité dans « Mrs Keppel and Her Daughter » écrit par Diana Souhami, chapitre 15

Vita aime séduire et n’hésite pas à mener de front plusieurs liaisons. Elle se lance à corps perdu dans chaque nouvelle histoire d’amour, se montrant jalouse et exigeante tout en prenant soin de protéger sa réputation et sa relation avec Harold. Mais sa passion s’éteint rapidement, plongeant ses amantes dans le désarroi. Une fois lassée, Vita bat en retraite d’une manière soudaine, sans se soucier du chaos qu’elle laisse parfois dans son sillage.

En 1922, Vita rencontre cependant l’une des rares personnes qui, comme Harold et Violet, lui inspireront des sentiments plus profonds et plus durables : Virginia Woolf. 

Virginia Woolf

Vita Sackville-West et Virginia Woolf se rencontrent à l’occasion d’un dîner, le 14 décembre 1922. Virginia a quarante ans et Vita trente. La fascination est réciproque. « Quand je la regarde, je me sens vierge, timide, semblable à une écolière », relate Virginia dans son journal. La personnalité androgyne de Vita ne lui a pas échappé : « C’est un vrai grenadier ; elle est dure — belle — virile ». Mais Vita est également une « grande dame », une patricienne. Virginia admire son côté aristocratique trahi par ses attitudes, son assurance, ses goûts et son mode de vie. Elle aime aussi les jambes de Vita, sa « maturité », sa « poitrine avantageuse » et sa maternité qui fait d’elle « une vraie femme » aux yeux de Virginia qui se sent incomplète car elle n’a pas eu d’enfants.

De son côté, Vita éprouve une admiration sans bornes pour Virginia qu’elle considère comme un génie littéraire. Virginia ne se laisse pas facilement approcher et encore moins impressionner. Gagner son estime, puis la séduire, est un défi irrésistible. Après quelques rencontres et échanges de lettres, Virginia fait soudain machine arrière. Peut-être a-t-elle été effrayée en sentant naître entre elle et Vita une attirance et une curiosité mutuelles. Leur relation ne reprend qu’en mars 1924 sous l’impulsion de Virginia qui invite Vita à venir déjeuner chez elle. Virginia a une proposition à lui faire : ne pourrait-elle pas rapidement écrire quelque chose pour la Hogarth Press, la maison d’édition qu’elle a créée avec son époux, Leonard Woolf ? Vita relève ce nouveau défi sans difficulté et rédige en quelques semaines, « Seducers in Ecuador » qu’elle dédie à Virginia.

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Virginia Woolf, photo de Lady Ottoline Morrell, juin 1923 © National Portrait Gallery, London (Licence CC BY-NC-ND 3.0)

Leur amitié grandit au fil des mois, comme en témoignent leurs lettres qui comportent une incroyable dose de flirt. En 1925, Virginia publie « The Common reader » et « Mrs Dalloway » qui renforcent l’admiration que Vita éprouve à son égard. En plus de « Seducers in Ecuador », Vita a également publié « Knole and the Sackvilles » en 1922, « Grey Wethers » en 1923 et a commencé à travailler sur son long poème « The Land », une ode à la campagne anglaise et à ses travaux agricoles rythmés par la succession des saisons.

Le départ pour la Perse

En décembre 1925, Vita s’apprête à partir pour la Perse où elle doit rejoindre Harold, en poste à Téhéran pour deux ans. La perspective de longs mois de séparation fait prendre conscience à Virginia de la profondeur de son attachement. À son initiative, les deux femmes deviennent amantes lors d’un séjour de trois jours de Virginia à Long Barn, quelques semaines avant le départ de Vita.

La séparation est douloureuse et donne lieu à certaines des plus belles lettres de leur correspondance. Le voyage de Vita, effectué en partie en compagnie de Dottie Wellesley, dure six semaines. Vita n’a pas choisi l’itinéraire le plus court. Elle traverse l’Italie, la méditerranée, l’Égypte, l’Inde, puis rejoint Bassora par voie de mer. À Bagdad, elle rencontre l’archéologue et exploratrice Gertrude Bell, avant de terminer son périple en voiture.

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Entrée du grand bazar à Téhéran, 1925 ©Walter Mittelholzer

Vita déteste le métier d’Harold et s’efforce d’ordinaire d’échapper à ses obligations d’épouse de diplomate. À Téhéran, elle s’acquitte de ses devoirs avec patience et assiste aux côtés d’Harold à diverses cérémonies et célébrations, ainsi qu’au couronnement du Shah. Vita rentre en Angleterre en mai 1926 et fait un deuxième séjour en Perse l’année suivante, à la même période. Cette fois-ci, elle choisit de passer par l’Allemagne, la Russie, puis traverse la mer Caspienne pour rejoindre Téhéran.

Fascinée par les paysages de la Perse, Vita tire deux livres de cette expérience : « Passenger to Teheran » et « Twelve days in Persia ». En septembre 1926 est également publié son long poème « The Land » qu’elle dédie à Dottie Wellesley. Très favorablement accueilli par les critiques, « The Land » reçoit le prix Hawthornden en 1927.

Son retour définitif en Angleterre, en mai 1927, coïncide avec la sortie du cinquième livre de Virginia « To the Lighthouse ». « Ma chérie, tu m’effraies. Je suis effrayée par ta pénétration et ta grâce et ton génie » 2, complimente Vita dans une lettre. Leur liaison se poursuit, malgré les longues interruptions causées par les deux séjours de Vita en Perse. Mais celle-ci, toujours courtisée, tombe assez vite amoureuse d’autres femmes, comme Mary Campbell.

Mary Campbell

En mai 1927, Vita rencontre Mary Campbell et son époux, le poète sud-africain Roy Campbell, dans un bureau de poste près de Long Barn. Vita, qui connaît le travail de Roy, les invite à dîner. Durant cette soirée, Mary fait également la connaissance d’Harold, de Virginia et de Leonard Woolf. Son impression n’est pas très bonne :

Ils m’ont semblé être des loups intellectuels déguisés en moutons. La poignée de main de Virginia m’a fait l’effet d’une serre de faucon. Elle a des yeux noirs, des cheveux fins et un visage très pâle. Ils ne sont pas tellement humains. 

Cité dans « Mary Garman », écrit par John Simkin sur son site « Spartacus Educational »

Pour une fois, Mary n’est pas du même milieu social que Vita. Fille du docteur Walter Garman, elle est l’aînée d’une fratrie de neuf enfants. En 1919, elle s’est enfuie à Londres avec l’une de ses sœurs et a fini par arracher à son père une pension qui lui a permis d’étudier l’art dans une école privée 3. En 1922, elle épouse Roy Campbell qui publie deux ans plus tard un recueil de poésie intitulé « The Flaming Terrapin ». Malgré de bonnes critiques, le livre est un échec en librairie et le couple, qui a deux petites filles, est dans une situation financière difficile.

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Mary Campbell (née Garman), source https://therareandthebeautiful.tumblr.com

Vita et Mary deviennent amantes en septembre 1927. Cette nouvelle liaison est vécue comme un cataclysme par Virginia qui est — et restera toujours — terriblement jalouse des autres amantes de Vita, comme Valerie Taylor, Mary Hutchinson ou même Dottie Wellesley qu’elle continue à fréquenter régulièrement.

Dans son journal intime, Virginia exprime des sentiments ambivalents au sujet de Vita et se montre à l’occasion très critique, voire féroce à son sujet. Virginia, d’une façon générale, a la dent dure. Mais on perçoit également du dépit amoureux dans ces commentaires acerbes. Harold et Leonard n’ont jamais interféré avec la relation de Vita et Virginia (ni inversement d’ailleurs), mais Virginia supporte mal les liaisons féminines — plus ou moins longues et intenses — qu’entretient Vita, parfois simultanément. Comme d’autres avant elle, Virginia doit trouver un moyen de surmonter la volatilité de Vita. Elle le fait à sa manière, à travers la littérature.

Une douce vengeance littéraire

La littérature joue un rôle important dans la relation de Vita Sackville-West et Virginia Woolf. En décembre 1922, ce sont deux femmes de lettres qui se rencontrent. Virginia a publié trois romans, mais n’a pas encore remporté de succès commercial, au contraire de Vita qui demeurera toujours une autrice plus populaire. Il n’y aura cependant nulle rivalité entre elles, car Vita place Virginia sur un piédestal. Quant à Virginia, elle est persuadée de sa supériorité intellectuelle et ne considère pas Vita comme une très bonne écrivaine, même si elle se garde bien de le lui avouer. La littérature est une passion commune, un sujet de réflexion, d’échange et de discussions. 

La jalousie provoquée par l’irruption de Mary Campbell fait naître chez Virginia une nouvelle idée de roman en octobre 1927 : une biographie romancée de Vita intitulée « Orlando » qui s’étalerait sur près de quatre siècles et dont le personnage principal changerait de sexe au cours du récit. Avant de se mettre au travail, elle s’assure de l’accord de Vita qui, loin d’être effrayée, se montre très enthousiaste et demande même à ce que le futur livre lui soit dédié :

Mon Dieu, Virginia, si jamais j’ai été transportée de joie et terrifiée, c’est bien à l’idée de me voir projetée sous la forme d’Orlando. Quel amusement pour toi ; quel amusement pour moi. Tu vois, quel que soit le genre de vengeance que tu comptes exercer, il sera entièrement entre tes mains. Oui, va de l’avant, fais voltiger dans les airs ta crêpe, dore-la joliment des deux côtés, verse dessus une bonne dose de cognac, et sers chaud. Tu as ma totale permission. Simplement j’estime que, puisque tu m’auras éviscérée et écartelée, débobinée et re-entortillée, sans parler de tout ce que tu as l’intention de me faire, tu devrais au moins dédicacer l’œuvre à ta victime.

Vita Sackville-West Virginia Woolf, Correspondance 1923-1941. Traduite par Raymond Las Vergnas. Présentée et annotée par Louise de Salvo et Mitchell A. Leaska. Ed Stock. 1985/2010

Mi-lettre d’amour, mi-vampirisme littéraire, « Orlando » est pour Virginia un moyen de régler ses comptes, d’évincer ses rivales sur le terrain familier de la littérature et d’emprisonner pour toujours Vita entre les pages d’un de ses livres.

Virginia recherche l’affection et la protection de Vita, mais leur relation est plus équilibrée que les autres liaisons de cette dernière. Virginia est absorbée par la création de son œuvre littéraire et par l’activité de la Hogarth Press dans laquelle est très investie. Elle est soutenue par son mariage avec Leonard et son cercle d’amis de Bloomsbury. Vita n’est pas au centre de son existence, ce qui permettra à leur relation d’évoluer sans se briser.

La crise

Pendant que Virginia travaille à la rédaction d’Orlando, Vita propose à Mary et Roy de loger à titre gracieux dans l’un des « cottages » situés sur sa propriété de Long Barn. Harold est parti à Berlin où il a été nommé conseiller à l’ambassade de Grande-Bretagne. Roy ne tarde pas à découvrir la liaison de sa femme avec Vita et réagit très violemment. Misogyne, alcoolique et possessif, il menace durant plusieurs jours de se tuer ou de tuer Mary qui, bien plus que Vita, est la principale cible de sa colère.

De guerre lasse, Roy Campbell finit par s’apaiser, mais la violence de la crise a laissé des traces. Mary reproche à Vita de ne pas être aussi impliquée qu’elle dans leur relation. Informée par une tierce personne des déboires de Vita, Virginia Woolf la tance et la sermonne pour s’être une fois de plus enfermée dans une situation aussi délicate qu’explosive. Sa réaction, en partie provoquée par la jalousie, déclenche les larmes de Vita qui ressent un sentiment de désarroi et d’échec face à ce qu’elle considère comme un schéma récurrent dans son existence.

En février 1928, parallèlement à sa liaison avec Mary et Virginia, Vita devient l’amante de Margaret Voigt, une autrice américaine qu’elle a rencontrée à Berlin alors qu’elle était venue rejoindre Harold pour quelques jours. Romancière, Margaret est également agente artistique et représente des auteurices anglophones en Allemagne. Interrompue par le retour de Vita à Long Barn, leur liaison se poursuit à l’occasion d’un séjour de Margaret à Londres en compagnie de son époux, le journaliste et historien Frederik Voigt. Une nouvelle fois, la passion de Vita se révèle éphémère. Elle s’éloigne de Margaret dès l’été 1928, mais les deux femmes demeureront en bons termes et continueront à correspondre. 

Durant cet été 1928, Mary Campbell décide finalement de partir s’installer avec Roy dans le sud de la France. Vita ne cherche pas à la retenir, mais gardera le contact par lettres et lui apportera ponctuellement son aide financière. 

Orlando

Le père de Vita meurt en janvier 1928. Pour Vita, ce décès entraîne un double deuil, car la mort de Lionel a pour conséquence de lui faire définitivement perdre Knole. C’est son oncle Charles qui hérite du titre et du domaine familial où Vita ne se rendra plus qu’à de rares occasions. La parution d’Orlando en octobre 1928 vient cependant apaiser la douleur causée par ces deux pertes.

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La couverture du roman « Orlando » par Virginia Woolf, 1928

Pour les besoins de sa biographie imaginaire, Virginia a interrogé Vita sur son passé (notamment sa liaison avec Violet Trefusis) ainsi que sur Knole. Elle l’a également fait poser pour des photographies qui illustreront le roman. En revanche, Vita n’a pas été autorisée à lire une ligne du manuscrit avant qu’il soit terminé. « C’est terrible de penser que c’est la dernière lettre amicale que je t’écrirai jamais », plaisante Vita deux jours avant de recevoir son exemplaire d’Orlando spécialement relié à son attention. Sa lecture suscite une lettre peine d’admiration et de gratitude à Virginia :

J’ai la sensation d’être l’un de ces mannequins de cire qu’on voit dans les vitrines des magasins, sur lesquels on a drapé une robe cousue de joyaux (…) Ma chérie, je ne sais comment t’écrire, le désir même m’en est presque étranger, tellement je suis comblée et confuse de voir que tu as posé un vêtement aussi splendide sur un support aussi pauvre.

Vita Sackville-West Virginia Woolf, Correspondance 1923-1941. Traduite par Raymond Las Vergnas. Présentée et annotée par Louise DeSalvo et Mitchell A. Leaska. Ed Stock. 2010.

Orlando est un portrait à la fois tendre et sarcastique de Vita, transformée en jeune Lord d’un Knole imaginaire – sorte de synthèse de ses ancêtres Sackville-West dont elle faisait les héros romantiques de ses romans d’adolescente. Grâce à Virginia, Vita est ainsi unie pour l’éternité à la demeure de son enfance dont elle a été dépossédée. Son ego est flatté par « Orlando », mais elle se sent également un peu mise à nue. La peur (non avouée) de se démasquer, de se percer à jour mutuellement a toujours fait partie de la relation de Vita et Virginia.

Mary Campbell l’a bien perçu elle aussi, puisqu’elle écrit à Vita, après avoir lu Orlando :

Je déteste l’idée que toi qui es si cachée et secrète et fière, même avec les personnes que tu connais le mieux, sois si soudainement mise à nue aux yeux de tous les lecteurs… Vita chérie tu as tant été Orlando pour moi que je ne peux m’empêcher de comprendre et d’aimer absolument le livre… Malgré la légère moquerie qui est toujours dans le ton de la voix de Virginia et l’analyse etc, Orlando est écrit par quelqu’un qui t’aime d’une façon si évidente…

« Vita, the Life of Vita Sackville-West », écrit par Victoria Glendinning, ed. Penguin Books, 1984, p.205

« Orlando » est très bien accueilli par la critique. Dès sa parution, Vita est publiquement identifiée comme sa véritable inspiratrice, ce qui n’est pas pour lui déplaire.

La BBC et Hilda Matheson

Entre 1927 et 1929, Vita publie une biographie de la dramaturge et romancière anglaise Aphra Behn, un roman intitulé « The death of Noble Godavary » et un recueil de poèmes, « King’s Daughter » inspirés par son histoire d’amour avec Mary Campbell. Elle commence également à participer à des émissions radio à la BBC qui ont principalement, mais pas exclusivement, pour thème la poésie et la littérature.

À la BBC, sa productrice s’appelle Hilda Matheson. Les deux femmes se rencontrent en avril 1928, pour discuter d’une future série d’émissions sur la poésie, et deviennent amantes en décembre 1928, le jour de la première prise de parole de Vita à la radio à l’occasion d’une discussion ayant pour thème « la femme moderne ».

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Hilda Matheson, photo de Howard Coster, 1920 © National Portrait Gallery, London (Licence CC BY-NC-ND 3.0)

Après des études d’Histoire à Oxford, Hilda a travaillé pour les services de renseignement anglais, le MI5, durant la Première Guerre mondiale, puis comme secrétaire politique de Nancy Astor, la première femme à avoir siégé au Parlement britannique. En 1926, elle est remarquée et recrutée par la BBC qu’elle transforme profondément en créant un vrai programme d’information, en invitant des intellectuels de renom à participer à des talk-shows culturels et en imposant une manière de s’exprimer plus naturelle et plus libre qui tranche avec le ton presque professoral employé jusqu’alors. 4

L’histoire d’amour de Vita et Hilda est très passionnée. Tandis que Vita séjourne auprès d’Harold à Berlin, elles s’écrivent plusieurs fois par jour. Cette liaison provoque la jalousie de Virginia, mais aussi celle de Dottie.

En janvier 1930, pour le plus grand bonheur de Vita, Harold abandonne sa carrière diplomatique pour un poste de journaliste au sein de la rédaction du journal londonien l’« Evening Standard ». Grâce à Hilda, il commence également à intervenir régulièrement à la BBC. Deux ans plus tôt, Vita a renoncé à la pension que Victoria lui versait depuis son mariage et dont elle se servait pour conserver une emprise sur sa fille. Au fil des ans, les tensions se sont multipliées entre Vita et Victoria qui se montre de plus en plus vindicative et irrationnelle, provoquant des crises violentes dont les répercussions se font sentir parfois durant plusieurs mois.

Le retour définitif d’Harold en Angleterre marque la fin de l’histoire d’amour de Vita et Hilda au cours de l’année 1930-1931, ce que cette dernière accepte avec résignation, mais beaucoup de regrets. Après Vita, Hilda deviendra la compagne de Dottie Wellesley. Leur relation durera huit ans, jusqu’au décès d’Hilda en 1940.

Poursuivre la lecture – épisode 5

Photo illustrant l’article : Vita Sackville-West, par Howard Coster © National Portrait Gallery, London (Licence CC BY-NC-ND 3.0)

NOTES

  1. « Vita, the Life of Vita Sackville-West », écrit par Victoria Glendinning, ed. Penguin Books, 1984, p.140[]
  2. Vita Sackville-West Virginia Woolf, Correspondance 1923-1941. Traduite par Raymond Las Vergnas. Présentée et annotée par Louise de Salvo et Mitchell A. Leaska. Ed Stock. 1985/2010[]
  3. « Mary Garman », écrit par John Simkin, Spartacus-Educational https://spartacus-educational.com/SPgarmanM.htm []
  4. Lire au sujet de Hilda Matheson cet article de Vice écrit par Ilana Masad https://www.vice.com/en_us/article/8x44g5/hilda-matheson-profile-stratford-radio-girls[]
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