Le lion et le serpent – extrait, deuxième partie

— Que savez-vous au sujet de mon père ? demanda Neela avec brusquerie.

— Vous ne faites pas vraiment honneur à la tradition de diplomatie du Silshire, répliqua Jonas avec une moue dépitée.

— Mon père était silvien, Monsieur Liénar. Ma mère, en revanche, était issue d’une pure lignée de fiers et désagréables Kirlanders.

— Je vois. Lisez-vous la presse, professeur Straed ?

— Très peu.

— Pourtant, je constate que vous connaissez vos classiques, commenta ironiquement Jonas en se penchant pour récupérer dans la poubelle le quotidien populaire que Neela avait jeté.

Il étudia l’illustration d’un air dubitatif.

— N’étiez-vous pas plus âgées au moment du drame, vous et votre sœur ?

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Le lion et le serpent – Extrait, première partie

 

Abberhill – février 1925

 

Neela tentait d’ouvrir la porte de son bureau depuis plusieurs minutes, et son exaspération croissait à chaque seconde. Lorsqu’il avait beaucoup plu, comme ces derniers jours, l’humidité faisait légèrement gonfler le bois du chambranle, et la serrure se bloquait. Neela occupait pourtant ce bureau depuis près de trois ans et pensait maîtriser à la perfection la délicate manœuvre expliquée par le concierge : tirer et soulever doucement la poignée tout en exerçant une légère pression sur la clé. Mais aujourd’hui, alors qu’elle sortait à peine d’un rendez-vous désastreux avec le doyen, ses mains tremblantes manquaient d’assurance. Ses doigts, qui commençaient à être douloureux, glissaient sur la maudite clé. La fraîcheur hivernale qui l’avait fait frissonner une heure plus tôt n’était plus qu’un souvenir ; elle avait trop chaud. Frustrée, elle se résolut à faire une pause tout en jetant des regards inquiets autour d’elle. Par bonheur, à cette heure matinale, les couloirs de l’université Locmart étaient encore déserts. La perspective d’être surprise par un étudiant à la porte de son propre bureau la mortifiait. Il n’y avait pas de symbole plus cruel de sa récente mise à pied.

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Nouvelle : « Neuf pour cent »

En essayant d’imaginer à quoi ressemblera notre futur, c’est bien sûr notre présent que la science-fiction interroge. Avec cette nouvelle, j’ai voulu explorer une hypothèse aussi terrifiante que fascinante : celle d’un effondrement brutal de nos sociétés dû à la convergence de plusieurs crises : réchauffement climatique, pénurie énergétique, surpopulation et crises financières.

Pour approfondir ce sujet, je vous recommande la lecture du livre « Comment tout peut s’effondrer » de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, aux Éditions du Seuil.   

 

Le 7 janvier 3032

 

Le mois dernier, Lasthope votait pour désigner son nouveau directeur de la Planification, Logistique & Distribution. Vous avez élu mon opposant, Akin Wheat, à une courte majorité. J’ai immédiatement reconnu ma défaite, puisque les élections semblaient s’être déroulées conformément aux règles, comme l’ont confirmé quelques jours plus tard les investigations du comité d’éthique. Dans l’intérêt de notre communauté, j’ai fait tout mon possible pour faciliter la transition. Je renouvelle mes vœux de réussite à Akin Wheat et à son équipe. Le nouveau Directoire aura la lourde tâche d’assurer la survie de Lasthope durant les trois prochaines années.

Après deux réélections et neuf années à la tête de notre communauté, l’heure était sans doute venue de passer la main. Je ne pouvais cependant pas quitter mes fonctions sans vous transmettre un dernier message, comme notre Charte m’y autorise. J’imagine la colère de mes détracteurs à la lecture de ce texte. Ils s’empresseront de dénoncer mes « provocations », mon discours « alarmiste » ou encore « irresponsable ». Il y a mille ans, ces mêmes mots servaient déjà à décrédibiliser ceux qui tentaient d’alerter l’humanité, d’éviter la catastrophe qui a fait basculer le monde dans l’horreur.

Remontons le fil du temps et intéressons-nous à l’année 2029. Quelques mois avant l’Effondrement, la population mondiale franchissait le cap des huit milliards d’individus. Cinquante ans plus tard, ils n’étaient plus que deux milliards. Actuellement, nos projections les plus optimistes estiment que la Terre ne compte plus que cinq millions d’êtres humains, dispersés au sein d’une centaine de communautés massées autour des pôles. Ces communautés, nous n’en connaissons que quelques-unes. Toutes ne sont pas pacifiques. Notre insularité, les expériences cumulées d’un millénaire passé à lutter pour notre survie, nous ont rendus isolationnistes.

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Nouvelle : « La geste du prince Kadmé »

La geste du prince Kadmé était son outil de travail, son bien le plus précieux. Amnu murmura trois fois la formule sacrée tout en effleurant les pages du livre avec révérence. Cela faisait partie du cérémonial. Sous ses doigts, elle sentait le grain du papier, le léger relief des illustrations. Déjà, elle voyait les mots s’animer, revêtir différentes couleurs. Pour gagner en liberté de mouvement, elle repoussa un pan de son manteau en peau de mouton. Le froid s’engouffra sous sa chemise. Son estomac vide se tordait dans son ventre, mais elle ignora la morsure de la faim. Pour mériter sa pitance, elle devrait faire vivre les mots.

Dès l’aube, la rumeur s’était répandue dans le village comme une traînée de poudre : la première caravane de la saison avait passé les gorges d’Azaré. La passe du Loup était rouverte ; l’hiver était terminé. Amnu avait rassemblé en hâte ses maigres possessions. En se mettant en route sans tarder, elle avait une chance de rattraper les caravaniers à la croisée des chemins. Après une marche éreintante le long de pistes boueuses, elle avait enfin aperçu le campement. Comme prévu, la caravane avait fait halte au bord du lac, au pied des grandes forêts de pins. Cent mètres plus loin, la route se scindait en deux : au nord, elle s’enfonçait dans les montagnes. À l’est, elle filait en direction des vallées luxuriantes de la province d’Heiji.

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Nouvelle: « La signature de l’eau », 4ème partie

Dès que la corde céda, Hateya tomba sur le dos et glissa le long de la pente. Instinctivement, elle tenta de se raccrocher à une pierre ou à une aspérité, mais elle était inexorablement emportée vers la crevasse. Très vite, elle bascula dans le vide, et l’obscurité se referma sur elle. Sa chute, qui ne dura qu’un bref instant, fut amortie par un énorme tas de sable de couleur bleue. Un peu désorientée, il lui fallut quelques secondes pour se remettre du choc et s’accoutumer à la pénombre. Avant de se relever, elle passa une main dans le sable formé de grains grossiers et translucides comme du sel. Grâce à lumière qui s’infiltrait par la crevasse, elle put évaluer le volume de la cavité dans laquelle elle était tombée. Large, profonde et basse de plafonds, elle ressemblait à une bulle d’air coincée entre deux couches de roche.

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Nouvelle: « La signature de l’eau », 3ème partie

Une fois la radio éteinte, les discussions entre les Sourciers se poursuivirent pendant un long moment. Lorsqu’Hateya se rendit compte que leurs hypothèses ne faisaient que nourrir leurs incertitudes, et après plus de soixante-douze heures passées sur Terra 56, elle décida qu’il était temps de prendre un peu de repos. L’équipe d’explorateurs monta les deux abris qu’ils avaient à leur disposition ; des structures gonflables reliées au module par une série de câbles et de tuyaux. Conçus pour être installés rapidement, sans avoir recours à une technologie complexe, ils leur permettraient de faire une pause dans une atmosphère pressurisée et d’enlever enfin leurs casques.

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Nouvelle: « La signature de l’eau », 2ème partie

Hateya se sentit aspirée dans un gouffre sans fond et s’éveilla en sursaut. Elle cligna des paupières, déstabilisée par la pénombre après une journée passée sous un soleil éblouissant. Son crâne, traversé par de douloureux élancements, semblait pris dans un étau. À l’extérieur de la grotte où les Sourciers avaient trouvé refuge, la nuit était tombée et la tempête faisait rage. Hateya tendit la main vers la lampe posée sur le tableau de bord pour en augmenter l’intensité. Ce geste renforça brutalement sa migraine et déclencha une vague de nausée. Elle perçut un mouvement du coin de l’œil et frissonna : perchée sur de longues pattes grises, une sorte d’araignée au corps translucide avait entamé l’ascension de son genou.

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Nouvelle: « La signature de l’eau », 1ère partie

Cette nouvelle a été rédigée dans le cadre d’un atelier d’écriture dirigé par Estelle Faye.

Cet atelier faisait partie du projet  “La Terre, un scénario original ?”une expérience numérique et collective d’exploration des mondes au sein et hors du système solaire.

Estelle Faye a rédigé le début de la nouvelle (en italique ci-dessous), laissant aux participants le soin de poursuivre le récit.

Le vaisseau des Sourciers s’était posé deux jours plus tôt sur Nova Terra 56, dans une plaine de poussière turquoise, baignée par la lumière aux reflets grenat de l’étoile proche, et barrée au loin par une ligne de sommets dentelés, une chaîne de montagnes sans doute très jeune. Sur certains des pics, une calotte blanche étincelait dans la lueur rose. Des glaciers ?  Difficile de dire à cette distance. En tout cas il y avait de l’eau sur Terra 56. C’était la raison principale de la présence des Sourciers. Les capteurs du vaisseau avaient détecté la signature de l’eau depuis l’espace, dans le spectre lumineux de la planète. D’une manière générale, Terra 56 présentait des conditions quasi idéales pour fonder une nouvelle Terre. Elle était à la même distance de son étoile que la Première Terre de son Soleil. Elle était un peu plus grosse que la Première Terre, la gravité y était donc plus forte, et l’air était plus chargé en dioxyde de carbone, mais rien que des combinaisons adaptées ne puissent compenser. Et il y avait du mouvement à la surface de la planète. Etait-ce des éruptions volcaniques, des vents violents balayant un paysage désert, des pluies ou des orages peut-être ? Ou bien était-ce autre chose, davantage… ? Y avait-il de la vie sur Terra 56 ?

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Kerhoded – Prologue 1ère partie

Nue comme un ver, Réva grelottait de froid. L’odeur de cendre et de pierre humide qui régnait dans l’arrière-cuisine lui donnait la nausée. Ses pieds étaient plantés dans une bassine d’eau à peine tiède. Face à elle, mestra Uriel la dominait de toute sa hauteur, l’air courroucé et les bras croisés sur la poitrine. La gouvernante était vêtue d’une robe à corsage cintré, simple mais rehaussée de quelques rubans. Pour ne pas croiser son regard sévère, Réva fixait le lourd trousseau de clés qui pendait à sa ceinture.

— Frotte plus fort, Hilde, ordonna mestra Uriel. Il faudra bien ça pour enlever toute cette crasse…

La servante s’exécuta sans tarder. Réva serra les dents sous les assauts de la brosse rêche qui lui brûlait la peau.

— Mestra, la petite tremble, protesta timidement Hilde. L’eau est trop froide.

— C’est bien assez chaud comme ça, répondit mestra Uriel avec un sourire cruel. Ces Bégars sont aussi résistants que la vermine. Celle-ci peut bien supporter un peu d’eau froide, crois-moi.

— Elle vient tout juste de se relever de ses fièvres. Si elle tombe de nouveau malade, la maîtresse sera furieuse.

Le sourire de la gouvernante s’effaça. Elle jeta à Hilde un regard noir qui lui fit regretter d’avoir ouvert la bouche.

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Kerhoded – Prologue 2ème partie

Élias patienta calmement. Lorsque Réva fut prête, il s’approcha et souleva la petite fille sans effort. L’enfant dans les bras, il tourna les talons et sortit de la pièce sans un mot pour les deux femmes. En quittant l’arrière-salle, ils plongèrent tous deux dans le brouhaha des cuisines. Ils se faufilèrent entre les commis et les servantes aux joues rougies par la chaleur des fourneaux. Les valets qui patientaient devant les portes ne leur jetèrent qu’un regard indifférent, trop occupés à guetter l’arrivée des plats réclamés par leurs maîtres. Étourdie par les éclats de voix et les vapeurs qui se dégageaient des marmites, Réva s’agrippa un peu plus fermement à Élias. En le voyant, elle avait ressenti un grand soulagement. Depuis son réveil, elle n’avait croisé aucun autre Bégar. Ses tatouages lui indiquaient qu’il était un Devâh ; elle n’avait rien à craindre de lui. Pour la première fois depuis des semaines, elle sentit renaître une lueur d’espoir : allait-il enfin la ramener chez ses parents ?

Ils sortirent des cuisines et retrouvèrent l’air glacé de l’extérieur. Réva regardait tout autour d’elle, fascinée par les hauts murs de pierre et les mosaïques qui ornaient le sol. D’un pas assuré, Élias traversa des cours désertées et des galeries venteuses, saluant d’un mot les quelques gardes qui le reconnaissaient.

— As-tu froid, petite sœur ? demanda-t-il en sentant l’enfant trembler entre ses bras.

Réva secoua la tête, mais Élias préféra tout de même resserrer les pans de son manteau autour d’elle.

— Élias, quand pourrais-je rentrer chez moi ?

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