Le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie, et son épouse, la duchesse de Hohenberg, sont assassinés par un nationaliste serbe. Cet assassinat provoque une grave crise entre la Serbie et l’Autriche-Hongrie qui, par le jeu des alliances et des rivalités économiques et impérialistes, se propage en quelques semaines à toute l’Europe, puis au monde entier.
L’Allemagne, alliée de l’Autriche-Hongrie, déclare la guerre aux soutiens de la Serbie : la Russie et la France, membres de « l’Entente cordiale » aux côtés de l’Angleterre. Celle-ci entre à son tour en guerre après l’invasion de la Belgique par les troupes allemandes le 4 août 1914.
Les forces allemandes occupent bientôt toute la Belgique et franchissent la frontière française. Leur avancée vers Paris est stoppée par la bataille de la Marne au début du mois de septembre. Après cette défaite, les Allemands concentrent leurs efforts sur le nord du pays avec l’objectif de s’emparer des ports français de la Manche et de la mer du Nord. Les batailles d’Ypres et d’Yser en octobre et novembre 1914 mettent un terme à leur progression. Le conflit s’enlise alors dans une guerre de tranchées qui va durer trois ans.

Partir ou rester ?
Début août 1914, Natalie envisage de rentrer aux États-Unis, mais renonce au dernier moment. Malgré les risques, elle est incapable de quitter la France, tous ses amis, et bien sûr Élisabeth de Gramont. Face à l’avancée des forces allemandes, elle se réfugie dans la région de Honfleur où Élisabeth et Lucie Delarue-Mardrus possèdent toutes les deux une maison. Une attaque allemande sur Paris, bombardée en août et en septembre, paraît alors imminente. La menace pousse même le gouvernement français à abandonner la capitale et à se replier à Bordeaux.
Lorsque la ligne de front se stabilise et que le danger semble écarté, Natalie retourne à Paris où elle restera jusqu’à la fin de la guerre.
Pacifiste…
Natalie déteste la guerre : ses massacres, ses sacrifices inutiles, ses profiteurs. Elle considère la guerre comme une calamité provoquée par la bêtise humaine, le patriotisme et le patriarcat. Son second livre d’aphorismes, paru en 1920, dénonce sans équivoque ces trois fléaux.
« La guerre, cette justification de la bêtise humaine. »
« Cette terre insatiable de sang, qu’on nomme patrie. »
« Tant de morts n’ont-ils pas mérité la fin du militarisme ? »
« Ces instigateurs du nationalisme qui font la guerre en chapeau haut de forme. »
« Pensées d’une amazone », écrit par Natalie Clifford Barney, éd. Émile-Paul frères, 1920.
Dans la société patriarcale, les femmes occupent des fonctions indispensables à la guerre en assurant la survie de leurs communautés durant l’absence des soldats. Les enfants qu’elles acceptent de mettre au monde seront les sacrifiés des guerres futures. Dans « Pensées d’une Amazone », Natalie Barney valorise la figure de l’amazone qui remet en cause l’ordre établi et refuse de se conformer aux injonctions de l’ordre patriarcal que sont le mariage et la maternité1.
« La guerre – cet enfantement de l’homme. »
« – Ils enfantent la mort, comme elles la vie, avec courage, inéluctablement. »
« Il est temps que les Amazones ne se fassent plus féconder par l’“ ennemi ” – et l’ennemi n’est-ce pas celui qui prendra à la femme son enfant, pour l’élever et le tuer à sa guise ? »
« Pensées d’une amazone », écrit par Natalie Clifford Barney, éd. Émile-Paul frères, 1920.
Le salon littéraire de Natalie devient un refuge où ses invités peuvent exprimer leur lassitude ou leur horreur de la guerre, tandis que partout ailleurs règnent la censure, la propagande et l’injonction au patriotisme en soutien des troupes françaises.
Paradoxalement, le salon de Natalie est également fréquenté par des diplomates qui sont aussi des écrivains ou des passionnés de littérature, comme le poète lituanien Milosz et les Français Paul Claudel et Philippe Berthelot. Ce dernier occupe à l’époque le poste crucial de secrétaire général des Affaires étrangères. Natalie Barney et Philippe Berthelot sont liés par une grande amitié. Natalie affirmera plus tard que Berthelot a protégé la liberté de parole de son salon durant toute la guerre2.
Au printemps 1917, Natalie organise même rue Jacob un « Congrès de la paix » entièrement féminin. Des personnalités aussi diverses que Marie Lenéru, Lucie Delarue-Mardrus, Rachilde, Séverine ou encore Emmeline Pankhurst sont invitées à s’exprimer lors de conférences. Natalie n’est pas convaincue par cette expérience qu’elle ne renouvellera pas. Les débats politiques lui semblent vains et contre-productifs, transformant invariablement les grandes idées nobles en querelles futiles3. Elle n’a pas plus d’estime pour les politiciens au sujet desquels elle ne se fait aucune illusion. L’idée de participer à une lutte ou à un mouvement collectif est de toute façon en contradiction avec son tempérament fondamentalement individualiste.
… et individualiste
La plupart des amies de Natalie (ainsi que sa sœur, Laura) participent d’une façon ou d’une autre à l’effort de guerre. Elles donnent des galas, font de généreuses donations, s’engagent auprès de la Croix-Rouge, deviennent infirmières ou conductrices d’ambulances.
Natalie refuse de s’impliquer dans une quelconque activité de ce genre. À ses yeux, participer à l’effort de guerre revient d’une certaine façon à soutenir la guerre elle-même. Elle se moque même de ces initiatives, raillant ces dames de la haute société qui s’improvisent infirmières du jour au lendemain et dont les compétences sont sujettes à caution4. Elle ironise sur les marraines de guerre qui entretiennent une correspondance avec un soldat pour lui apporter réconfort et soutien moral. « Marraine d’un inconnu ? J’aurais trop peur de ne pouvoir le négliger comme un ami », plaisante-t-elle5. Ces figures de « marraines » et « d’infirmières » lui semblent faire partie, avec la maternité, des rares fonctions réservées aux femmes dans la société patriarcale.
« Il reste aux femmes d’être leurs sages-femmes, des sœurs de charité, des marraines ou des témoins – en attendant. »
L’idée de se consacrer à autre chose qu’elle-même était inconcevable pour Natalie Barney. Mais cet individualisme forcené illustre également l’un des grands principes qui ont guidé son existence. Pour Natalie, le seul but d’une vie devrait être l’accomplissement de soi, et celui-ci ne peut être atteint qu’en remettant en cause tous les conformismes et toutes les attentes de la société. Pour les femmes, l’accomplissement de soi passe nécessairement par l’émancipation vis-à-vis de l’ordre patriarcal.

Le deuil de Liane
En 1910, à l’âge de quarante-et-un ans, Liane de Pougy a épousé le prince roumain Georges Ghika, de quinze ans son cadet. Par ce mariage, elle met un terme à sa carrière de courtisane ou plus exactement, elle « donne sa démission de déesse », selon l’expression de Jean Chalon6. Liane éprouve de la reconnaissance envers Georges qui, en proposant de l’épouser, lui offre un statut respectable de femme mariée.
Mais ce mariage ne sera pas suffisant pour faire oublier le passé de courtisane de Liane. La bonne société ne l’acceptera jamais dans ses rangs, malgré son nouveau titre de princesse et sa fortune judicieusement investie. Son union avec un homme plus jeune suscite également bien des moqueries. Georges est rejeté par sa famille qui réagit très violemment à sa décision d’épouser Liane et le prive de la plus grande part de ses revenus. Isolés, poursuivis par les persiflages et les rumeurs, ils partent vivre en Algérie dès l’hiver 1911 où ils resteront deux ans.
En décembre 1914, Liane perd son fils, Marco, pionnier de l’aviation, qui meurt à vingt-sept ans lors d’un vol de reconnaissance au-dessus des lignes allemandes. La mort de Marco fait sombrer Liane dans une longue dépression et la hantera durant le reste de sa vie.

Au milieu de la guerre et de ses deuils, Natalie fait une nouvelle rencontre qui va donner naissance à l’une de ses plus longues histoires d’amour : Romaine Brooks.
Un terrifiant conte de fées
Romaine Brooks est née en 1874 sous le nom de Beatrice Romaine Goddard. Son grand-père maternel, Isaac Waterman Jr, était propriétaire de mines de sel et de charbon. Isaac a alloué à ses deux filles une rente très confortable, mais il a décidé de léguer son immense capital à ses petits-enfants. Dès sa naissance, Romaine est donc sans le savoir à la tête d’une véritable fortune. Ce qui ne l’empêchera pas de vivre une enfance très difficile qui aura d’importantes répercussions sur son psychisme.
Les parents de Romaine ont divorcé un an après sa naissance. Elle n’a presque pas connu son père, Henry Goddard, qu’elle ne fera que croiser à quelques reprises durant son adolescence. Sa mère, Ella, est une femme instable, obsédée par l’occultisme et le spiritisme. Ella n’a jamais aimé Romaine qu’elle maltraite durant toute son enfance, depuis son plus jeune âge et de toutes les façons imaginables : abandons, négligences, maltraitances physiques et psychologiques.
Ella martyrise Romaine, mais idolâtre son fils, St Mar, qu’elle pare de toutes les qualités et de toutes les vertus. À l’âge de onze ans, St Mar commence à souffrir de graves troubles psychologiques après avoir contracté la scarlatine. À l’égard de sa sœur, il se montre parfois protecteur et parfois violent. Certain·es des biographes de Romaine pensent que St Mar aurait tenté de l’abuser sexuellement.
L’enfance de Romaine lui a laissé un souvenir de pure terreur : « mon premier souvenir… est une immense impression de peur », écrira-t-elle plus tard dans ses mémoires, inachevées et inédites7. Sa mère la traîne d’hôtel en hôtel, la confie à des proches, la place dans une pension, puis un couvent à la discipline moyenâgeuse. À l’âge de six ans, elle l’abandonne à la charge d’une nourrice qu’elle omet de payer au bout de quelques mois.
Romaine est prise au piège entre sa mère et son frère – deux personnalités instables et hostiles. Son univers est imprévisible et dangereux. Son seul refuge durant cette enfance chaotique est la pratique du dessin qui lui permet de s’évader et d’exprimer ses émotions.
Romaine a également une sœur aînée, Maya, qui paraît remarquablement absente de son quotidien.
La fuite
Vers l’âge de vingt ans, Romaine est envoyée à Paris afin de se perfectionner en musique et en chant, une discipline pour laquelle elle montre de réelles aptitudes. Au bout de quelques mois, elle décide de s’enfuir de la pension choisie par sa mère. Elle veut échapper à l’emprise d’Ella, mais dépend toujours d’elle financièrement. C’est dans ce contexte qu’elle se rapproche de son futur beau-frère, le fiancé de sa sœur Maya, à qui elle demande d’intercéder en sa faveur auprès d’Ella. Profitant de sa détresse, son beau-frère lui aurait alors imposé ou extorqué des relations sexuelles. Enceinte, Romaine aurait accouché d’une petite fille qu’elle aurait confiée à un orphelinat8.

Après bien des négociations, Ella accepte de verser à Romaine une maigre pension qui lui permet tout juste de survivre. Pauvre, mais libre, Romaine tente tout d’abord de se lancer dans une carrière de chanteuse qu’elle abandonne assez rapidement, peut-être en raison de sa grossesse devenue impossible à dissimuler9. Elle quitte alors Paris pour Rome avec l’ambition d’étudier la peinture. Seule femme dans un univers masculin, elle subit toutes sortes de pressions et de harcèlements qui la poussent à s’installer en 1898 sur l’île de Capri où s’est formée une communauté d’artistes bien plus accueillante et sûre. Deux ans plus tard, elle retourne à Paris et s’inscrit dans l’une des rares académies de peinture ouverte aux femmes, l’académie Colarossi.
Un changement brutal
St Mar, le frère de Romaine, meurt à la fin de l’année 1901. Ella, atteinte de diabète, ne lui survit que dix mois. À son décès, Romaine hérite de la moitié de la fortune de son grand-père et se retrouve, du jour au lendemain, à la tête d’un énorme capital, d’innombrables biens et propriétés immobilières.
La disparition de cette mère qui l’a toujours terrifiée et maltraitée ne lui inspire aucune tristesse. « Je n’ai pas ressenti de chagrin » écrit-elle dans ses mémoires. « Ma mère n’était qu’un phénomène que j’avais observé avec crainte toute ma vie. La mort en était le climax, rien de plus »7. Si les décès de son frère et de sa mère ne lui causent guère de peine, ces deux disparitions successives constituent un choc psychologique qui réactive tous ses traumatismes. Romaine est persuadée d’être visitée par le fantôme d’Ella et expérimente de terrifiantes hallucinations visuelles. L’ombre de sa mère et les traumatismes de son enfance la poursuivront jusqu’à la fin de sa vie.

Malgré sa nouvelle indépendance financière, Romaine décide d’épouser un ami homosexuel rencontré à Capri, le pianiste John Ellingham Brooks. Romaine, en tant que femme célibataire et isolée, a constamment été la cible de harcèlement sexuel et elle espère sans doute, par ce mariage de convenance, bénéficier d’un statut plus protecteur. Son plan tourne cependant très vite au désastre. John essaie aussitôt de prendre l’ascendant sur elle. Il critique son mode de vie, son apparence, et semble persuadé d’avoir des droits sur son héritage. Moins d’un an après leur mariage, Romaine part seule s’installer en Angleterre où John tente de la poursuivre. Sans ressource, il finit par accepter, en échange d’une petite pension, de retourner à Capri où il vivra jusqu’à sa mort en 1929.
Paris
Débarrassée de son encombrant mari, Romaine se concentre sur la peinture et continue son apprentissage. C’est en Angleterre qu’elle élabore son style personnel et sa palette de tons gris, noir et blanc caractéristique de son œuvre.
En 1905, à l’âge de trente-et-un ans, Romaine s’installe à Paris. Elle fréquente l’élite sociale et artistique de la capitale qui lui inspire des sentiments ambivalents. Romaine est viscéralement snob, ce qui ne l’empêche pas d’éprouver un profond dédain à l’égard de la bonne société et de ses conventions.
Peu de temps après son installation à Paris, Romaine a une brève liaison avec Renée Vivien et une longue relation de sept ans avec la célèbre mécène Winnaretta Singer, la princesse de Polignac. En 1909, elle rencontre l’écrivain et homme politique italien Gabriele d’Annunzio avec qui elle noue une amitié passionnée et complexe. C’est par son intermédiaire qu’elle fait la connaissance de la danseuse Ida Rubinstein dont elle devient l’amante et qui servira de modèle à plusieurs de ses tableaux, comme « Le trajet » (1911) et « La France croisée » (1914).

La rencontre avec Natalie Barney
Lors de sa rencontre avec Natalie Barney, en octobre 191610, Romaine Brooks est considérée comme une artiste au talent singulier. Son travail commence à être reconnu et exposé. Romaine connaissait depuis longtemps l’existence de Natalie, cible de rumeurs et de médisances dans le petit monde de la haute société parisienne. Leur rencontre aurait ainsi pu avoir lieu bien plus tôt, par l’intermédiaire de connaissances communes. Lors de leur brève liaison, en 1905, Renée Vivien s’était par exemple déjà amèrement plainte auprès de Romaine au sujet de Natalie et de ses infidélités.
Natalie et Romaine se plaisent dès les premiers instants et entament très vite une liaison. Romaine est charismatique, talentueuse et tourmentée. Les aspects plus sombres de sa personnalité la rendent difficile à cerner – et encore plus à apprécier. Romaine est misanthrope, prompte à juger les autres, réactionnaire du point de vue social et politique. Elle accusera invariablement tous les ami·es de Natalie d’être des nuisibles ou des parasites. Sujette à la dépression, elle a un grand besoin de solitude et souffre d’une tendance à la paranoïa qui s’aggravera au cours de sa vie.
Le témoignage de Berthe Cleyrergue, la gouvernante de Natalie Barney qui a travaillé durant quarante ans à son service, nous éclaire sur un autre aspect de la personnalité de Romaine.
Elle [Romaine] riait. Elle avait un rire unique. On peut dire que Romaine et miss Barney étaient complètement différentes : l’une était complètement noire et l’autre complètement blanche ; l’une riait et l’autre… elles riaient beaucoup toutes les deux mais il fallait quelque chose d’original pour amuser Romaine. Elle aimait être entourée dans un salon : elle n’admettait pas de faire banquette. Romaine aimait la vie à condition qu’on s’occupe d’elle. Et ces deux femmes s’entendaient à merveille.
Un demi-siècle auprès de l’Amazone, mémoires de Berthe Cleyrergue ». Souvenirs recueillis et préface par Michèle Causse, éditions Tierce, 1980
Natalie et Romaine sont unies par une grande complicité. Leur histoire d’amour durera plus de cinquante ans. C’est Romaine qui choisira de rompre, en 1969, à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. Elle cessera alors toute communication avec Natalie, jusqu’à son décès quelques mois plus tard.

La crise
Malgré sa nouvelle histoire d’amour avec Romaine, Natalie n’a bien sûr pas renoncé à Élisabeth de Gramont. Par le passé, Élisabeth a souvent souffert des infidélités de Natalie, de ses liaisons avec Armen Ohanian, Ilse Deslandes et sans doute un nombre indéterminé de « passantes ». Mais comme bien d’autres avant elle, elle n’a pas eu d’autre choix que de les accepter. Il faut cependant souligner que, depuis les débuts de leur liaison, Natalie s’est montrée bien plus fidèle qu’à l’ordinaire, et ce durant plusieurs années, ce qui prouve son attachement exceptionnel à Élisabeth.
En mars 1918, dix-huit mois après la rencontre de Natalie et Romaine, Élisabeth craque. Il est évident que Romaine n’est pas qu’une passade, mais une histoire d’amour sérieuse. Et cela, Élisabeth ne le supporte plus.
Les circonstances ne contribuent guère à l’apaiser. La guerre et ses privations s’éternisent. En janvier 1918, Paris est bombardée par des avions bimoteurs appelés les « Gothas », auxquels succèdent les obus de l’artillerie allemande, ce canon surnommé la « Grosse Bertha » entre les mois de mars et d’août 1918.
Depuis 1913, Élisabeth ne cohabite plus du tout avec son époux, Philibert de Clermont-Tonnerre. Cette séparation n’est pas sans conséquence sur sa situation financière. Le 20 janvier 1917, elle s’aperçoit qu’il lui reste quatorze francs et vingt centimes sur son compte en banque. Natalie lui prête de l’argent, mais ce n’est pas suffisant : Élisabeth doit réduire son train de vie. Elle met en location son grand hôtel particulier de la rue Lauriston et achète une plus petite villa à Passy, rue Raynouard.
Élisabeth, décidée à divorcer de Philibert, rassemble des preuves des maltraitances dont elle a été la victime. Elle découvre également que son propre père s’est attribué une forte somme d’argent qui aurait dû lui revenir, suite à un héritage, lorsqu’elle était mineure. Déterminée à récupérer cet argent, elle est prête à traîner son père devant les tribunaux11. Élisabeth est d’une humeur guerrière. Elle décide de rompre avec Natalie à qui elle envoie en mars 1918 une lettre incendiaire :
Ma chère Natalie, occupez-vous exclusivement de Mrs Brooks je vous en prie et réservez-lui ainsi que cela se doit, toutes vos attentions florales, épistolaires, poétiques et pratiques (…) Telle une vieille bibliophile, je me permets de vous rappeler que les bons livres se closent par beaucoup de pages blanches. (…) Épargnez-moi donc une correspondance vaine. Farewell dear Natalie
Cité dans « Élisabeth de Gramont, avant-gardiste », écrit par Francesco Rapazzini, éd. Fayard, 2004, p.336
La trêve
Natalie fait tout son possible pour rassurer Élisabeth. Elle lui promet que Romaine n’occupe qu’une place secondaire dans son cœur et qu’elle n’a besoin d’elle que pour compenser les trop nombreuses absences d’Élisabeth. Natalie s’efforce d’apaiser la situation, mais elle n’est pas prête pour autant à renoncer à Romaine. Élisabeth se laisse attendrir, mais la trêve n’est que temporaire. Elle aussi commence à avoir des liaisons avec d’autres femmes. Elle réclame une liberté équivalente à celle que s’est octroyée Natalie. Et, comme toujours, Natalie a du mal à accepter ce juste retour des choses.
En juin 1918, Natalie envoie une lettre à Élisabeth qui s’apparente à une véritable proposition de mariage. Cette union, scellée par un anneau offert par Natalie à Élisabeth, repose sur des bases bien différentes de celles qui régissent le mariage dans une société patriarcale : « Et l’être que j’épouse ne s’appellera ni ma femme ni mon esclave ni mon époux, qui sont des termes de sexe de temps éphémères – mais mon être, my mate éternel. »12
Élisabeth accepte la proposition de mariage de Natalie qui s’accompagne de la promesse d’effectuer un voyage de noces aux États-Unis après la guerre. Désormais, il n’y aura plus de disputes majeures entre Natalie, Élisabeth et Romaine. La crise est en apparence résolue, mais elle marque tout de même un tournant dans la relation de Natalie et d’Élisabeth, neuf ans après leur rencontre. La passion laisse la place à un sentiment plus profond, à un lien indestructible. Tout en conservant une relation privilégiée, elles poursuivront chacune de leur côté d’autres liaisons.
Natalie et Élisabeth effectuent leur voyage de noces aux États-Unis en juillet 1919. La Première Guerre mondiale est terminée. Une nouvelle ère s’ouvre pour le monde entier – et plus modestement, pour Natalie Barney.
A suivre…
Image illustrant l’article : Romaine Brooks, autoportrait, 1923
Notes
- Comme le démontre Amélie Paquet dans son article intitulé : « La confrontation entre les figures de l’amazone et du soldat chez Natalie Barney », tiré de l’ouvrage collectif « Fictions modernistes du masculin-féminin », éd. Presses Universitaires de Rennes, 2016. [↩]
- « Wild Heart. A Life. Natalie Clifford Barney’s Journey from Victorian America to Belle Époque Paris », écrit par Suzanne Rodriguez, éd HarperCollins, 2021, p.218 [↩]
- « Wild Heart. A Life. Natalie Clifford Barney’s Journey from Victorian America to Belle Époque Paris », écrit par Suzanne Rodriguez, éd HarperCollins, 2021, p.222 [↩]
- « Wild Heart. A Life. Natalie Clifford Barney’s Journey from Victorian America to Belle Époque Paris », écrit par Suzanne Rodriguez, éd HarperCollins, 2002, p.218 [↩]
- « Pensées d’une amazone », écrit par Natalie Clifford Barney, éd. Émile-Paul frères, 1920 [↩]
- « Chère Natalie Barney », écrit par Jean Chalon, éd. Flammarion, 1992, p.132 [↩]
- « No Pleasant Memories » manuscrit écrit dans les années 1930. Source : Smithsonian Institution [↩] [↩]
- « Romaine Brooks, A life », écrit par Cassandra Langer, éd. The University of Wisconsin Press, 2015, p.33 [↩]
- « Romaine Brooks, A life », écrit par Cassandra Langer, éd. The University of Wisconsin Press, 2015, p.34 [↩]
- « Élisabeth de Gramont, avant-gardiste », écrit par Francesco Rapazzini, éd. Fayard, 2004, p.312 [↩]
- « Élisabeth de Gramont, avant-gardiste », écrit par Francesco Rapazzini, éd. Fayard, 2004, p.335 [↩]
- Cité dans « Élisabeth de Gramont, avant-gardiste », écrit par Francesco Rapazzini, éd. Fayard, 2004, p.342 [↩]
