Natalie Clifford Barney – Épisode 11 – « Le hold-up »

Au début de l’année 1910, Paris connaît l’une des inondations les plus importantes de son histoire. Après des semaines de pluies intenses, la Seine sort de son lit et submerge métros, caves et rues. L’inondation cause de lourds dégâts ainsi qu’une pollution qui fait craindre des épidémies de scarlatine et de typhoïde.

Inondations de Paris en 1910, 12è arrondissement. Source : BNF

Après avoir pleuré la mort de Pauline Tarn/Renée Vivien, Natalie reprend le cours de son existence à un rythme effréné. Au 20 rue Jacob, elle utilise son jardin pour recevoir ses invités et y donner des fêtes qui rappellent les grandes heures des soirées de Neuilly. Au fil du temps, ces célébrations se focalisent de plus en plus sur la littérature. En 1913, elles prennent définitivement la forme d’un salon littéraire qui aura désormais lieu chaque vendredi après-midi, au printemps et à l’automne.

Grâce à son amitié avec Lucie Delarue-Mardrus et Joseph-Charles Mardrus, Natalie a déjà noué des liens avec des auteurs tels que Paul Valéry ou André Gide. Par l’intermédiaire d’Élisabeth de Gramont, elle élargit encore son cercle de connaissances. En 1910, elle fait la rencontre d’un célèbre écrivain qui va lui apporter une certaine renommée et une véritable légitimité dans le petit monde de la littérature : Remy de Gourmont.

Le reclus de la rue des Saints-Pères

En 1910, Remy de Gourmont est l’une des grandes figures de la littérature française. Auteur d’une centaine d’ouvrages, il est critique, romancier, journaliste, poète, essayiste et philosophe. Il est également l’un des fondateurs de la prestigieuse revue « Le Mercure de France ».

Atteint par une forme de lupus, il a dû subir en 1891 de lourds traitements qui lui ont laissé de profondes cicatrices sur le visage et qui l’ont conduit à réduire considérablement sa vie sociale. Sans vivre une existence d’ermite, Remy de Gourmont se contente de passer aux bureaux du « Mercure de France », de fréquenter les bouquinistes du quai Voltaire et les cafés « Aux Deux Magots » et « le café de Flore ». Le reste du temps, il se réfugie dans son appartement de la rue des Saints-Pères. Le dimanche après-midi, il y reçoit une poignée d’intimes comme Apollinaire, André Rouveyre et l’éditeur Édouard Champion1.

« Éparpillements »

C’est par l’intermédiaire de ce dernier que Natalie fait parvenir « Actes et entr’actes » à Remy de Gourmont2. Touché par les quatre poèmes adressés à Renée Vivien, celui-ci les publie dans le « Mercure de France » en mai 1910. Pour le remercier, Natalie lui envoie le troisième livre qu’elle publie cette année-là, intitulé « Éparpillements », accompagné d’une lettre de remerciements. 

 « Éparpillements » est un petit volume de « pensées » ou d’aphorismes, c’est-à-dire des maximes résumant en une seule phrase une réflexion ou une observation. Natalie publiera deux autres livres d’aphorismes : « Pensées d’une Amazone » en 1920 et « Nouvelles pensées de l’Amazone » en 1939. Ce genre littéraire correspondait parfaitement à son mode de fonctionnement. Ses amis ont souvent témoigné que Natalie s’exprimait peu durant les soirées, se contentant d’observer, puis lançait soudain une remarque drôle, perspicace ou acerbe qui marquait les esprits. Natalie notait ses meilleures répliques dans des carnets qui lui servaient ensuite de matériel pour ses livres.

Remy de Gourmont apprécie la lecture de « Éparpillements » dont il salue « l’esprit délicat et hautain »3. Il accepte de rencontrer Natalie qu’il invite à lui rendre visite au début de l’été 1910. La publication de ses poèmes dans le prestigieux « Mercure de France » est déjà une victoire pour Natalie. L’invitation de Rémy de Gourmont en est une deuxième, et pas des moindres. Les rendez-vous du dimanche après-midi, rue des Saints-Pères, sont réservés à un cercle très fermé, et exclusivement masculin.

Portrait de Remy de Gourmont, gravure de Pierre-Eugène Vibert

Une entreprise de séduction

Depuis son installation à Paris, Natalie a toujours tenté de nouer des liens avec toute personne susceptible de l’aider à percer dans les milieux littéraires. Que sa cible soit une future amoureuse ou un célèbre écrivain reclus, Natalie applique les mêmes méthodes et met à profit son imagination, son énergie et son audace.

Après leur première rencontre, Natalie commence par échanger avec Remy des lettres et des cartes postales tout en continuant à lui rendre visite. Puis, le sachant complexé par ses cicatrices et par un léger bégaiement, Natalie l’arrache à son appartement pour une promenade nocturne en voiture. Après cette escapade, passée à admirer silencieusement la lune se refléter dans les lacs du Bois de Boulogne, Remy est déjà largement conquis. En octobre, Natalie lui donne l’estocade en lui envoyant des fleurs et quelques cadeaux. Ce geste est tout à fait audacieux, puisqu’il inverse les rôles genrés traditionnels. Une femme n’est pas censée offrir des cadeaux à un homme, et encore moins des fleurs. À la fin de l’année 1910, Natalie a parfaitement rempli la mission qu’elle s’est fixée : Remy est désormais éperdument amoureux d’elle.

La naissance de l’Amazone

En 1910, Natalie a trente-trois ans, et Remy de Gourmont cinquante-deux. Remy est un écrivain solitaire, à la santé fragile, tourmenté par de profonds complexes. Ouvertement lesbienne, Natalie est belle, charismatique et irradie une énergie qui défie les normes de genre de son temps.

Natalie rompt la solitude de Remy et bouleverse son existence. Bientôt, les lettres de Remy se remplissent de déclarations d’amour et de supplications désespérées. Il trouve des petits noms à Natalie qui devient tout d’abord « Natalis » – un surnom qui semble faire allusion à sa personnalité androgyne – puis l’« Amazone », suite à un dimanche après-midi où elle fait irruption chez lui en tenue d’équitation, après avoir monté quatre à quatre les escaliers de son immeuble. « L’amazone » fait référence aux célèbres guerrières de l’antiquité, mais aussi à une tenue de cheval, composée d’une longue jupe étroite et d’une veste cintrée. Remy n’est pas le premier à associer Natalie à la figure de l’amazone (dix ans plus tôt, Renée Vivien lui avait dédié un poème intitulé « l’Amazone »), mais il est celui qui va faire passer ce surnom à la postérité.

Natalie Barney en « amazone »

Remy sait parfaitement que Natalie est lesbienne. Espérait-il vraiment autre chose qu’une amitié, ou bien s’abandonnait-il à ses sentiments en toute sécurité, sachant que Natalie resterait à jamais inaccessible4 ? Experte, celle-ci laisse Remy lui exprimer sa dévotion tout en refusant de lui céder autre chose que ses mains qu’il serre pieusement au début et à la fin de chacune de leurs rencontres.

Dès lors que la partie est gagnée, Natalie se montre comme toujours bien moins disponible, ce qui accroit encore un peu plus la frustration de Remy. Natalie lui a redonné vie et, en même temps, elle l’épuise. Impossible à saisir, elle court les fêtes, les dîners et les réceptions. À partir de 1913, elle s’emploie également à bâtir la réputation de son salon littéraire. Sans oublier ses liaisons : Élisabeth de Gramont, la romancière Madeleine Deslandes ou encore la danseuse Armen Ohanian.

« Lettres à l’Amazone »

Désormais, Natalie n’a plus le temps de voir Remy le dimanche après-midi. L’écrivain en souffre à tel point que parfois, il en tombe malade5. Pour compenser l’absence de Natalie, il se lance dans l’écriture de textes qui poursuivent leurs conversations – des discussions qui ne se limitent pas à la littérature, mais qui explorent toutes sortes de sujets. Natalie ne possède pas la vaste culture formelle de Remy, mais compense ses lacunes par son intelligence et par sa vivacité d’esprit.

Remy donne à ses textes la forme de lettres écrites à la mystérieuse « Amazone » sur laquelle il laisse planer le doute : « beaucoup cependant aimeraient savoir si c’est un pur roman ou si l’Amazone a quelque réalité objective. Oh ! Quelque réalité ! Croyez-vous que l’on puisse n’avoir qu’une certaine dose de réalité mêlée à une certaine dose d’irréalité ? Je laisse cette question sans réponse. Nous comptons, l’Amazone et moi, sur la perspicacité des lecteurs »6.

« Les lettres à l’Amazone », qui portent des titres tels que « le souvenir », « mysticisme » ou « invitation à l’ennui », sont publiées chaque mois dans « Le Mercure de France » entre janvier 1912 et octobre 1913. Elles rencontrent un succès grandissant dans toute l’Europe. Comme au temps de Flossie ou de Lorély, Natalie est très vite identifiée comme la véritable destinataire des lettres de Gourmont. Elle en tire une certaine célébrité, comme en témoigne cette exclamation de sa mère, Alice, tirée de l’une de ses lettres : « Dites-moi, ma chère enfant, comment avez-vous fait, depuis vos relations avec ce vieux monsieur, pour qu’on parle ainsi de vous dans toute l’Europe ?7.

Le coup de génie

Natalie a eu un véritable coup de génie en cultivant son amitié avec Remy de Gourmont. Grâce à lui, elle acquiert une véritable légitimité dans les milieux intellectuels. Elle est désormais reconnue comme « l’Amazone », celle qui aura su inspirer et captiver un auteur aussi respecté et admiré que Gourmont. Bien sûr, il ne faut pas exagérer le machiavélisme de Natalie qui ne pouvait pas deviner que son entreprise de séduction rencontrerait tant de succès ni que Remy de Gourmont se lancerait dans un projet littéraire tel que les « Lettres à l’Amazone ».

De même, Natalie n’a pas fait qu’utiliser Remy. Elle a éprouvé une véritable affection à son égard et tous deux avaient beaucoup d’affinités intellectuelles. Son amitié avec Remy fait partie de ces innombrables relations pleines d’ambiguïtés dont Natalie s’est fait une spécialité. Renée Vivien ne la comparait-elle pas déjà à une Sirène ? Se rapprocher de Natalie, c’est connaître des extases inespérées, mais aussi courir de grands dangers. « Je cherche à savoir ce qu’il y a de vrai au fond de tes mensonges – ce qu’il y a de faux au fond des vérités – car tu es un être si complexe que tu n’es jamais entièrement vraie ou fausse », lui écrivait-elle dès 19018

À partir de 1913, la santé de Remy se dégrade. Il meurt en septembre 1915 d’une congestion cérébrale. Sans l’abandonner complètement, Natalie n’a pas été très présente à ses côtés durant les derniers mois de sa vie. Elle n’assistera pas non plus à son enterrement. Certains lui reprocheront d’avoir abandonné Remy, ce dont elle se défendra, clamant que son intention avait été, une fois de plus, de venir au secours de cet être cher en libérant sa joie de vivre refoulée au plus profond de lui-même. Il est indubitable que la rencontre de Natalie aura illuminé – d’un pâle et froid rayon de lune bien sûr – les dernières années de vie de Remy de Gourmont.

Alice, Laura et Natalie

Depuis la mort de son père en 1902, Natalie est demeurée très proche de sa sœur, Laura, et de sa mère, Alice.

Alice a été affectée par la perte d’Albert, le père de ses filles, mais son décès l’a également libérée de son emprise. Désormais, elle peut vivre sa vie et ses passions à sa guise. Au fil des mois, cette nouvelle liberté opère chez Alice un profond changement qui n’échappe à aucun membre de son entourage. Alice commence par acheter une nouvelle maison, qu’elle appelle la « Studio House », qui lui sert à la fois d’habitation et d’atelier. Elle y donne aussi des représentations théâtrales, des concerts, des spectacles de danse et des bals de charité.

Aussi énergique que Natalie, Alice mène un très grand nombre d’activités de front. Elle continue bien sûr à peindre et expose désormais dans des galeries prestigieuses. Elle voyage, organise des œuvres de charité et se lance dans l’écriture de pièces de théâtre – parfois avec la complicité de Natalie – qu’elle fait jouer à la Studio House.

Un double mariage

Installée comme Natalie à Paris, Laura s’est de son côté convertie au bahaïsme, une religion née en Iran au cours du XIXe siècle qui proclame l’unité spirituelle de l’humanité et qui subit depuis sa création d’intenses persécutions. Plus pragmatique que sa mère et sa sœur, Laura s’occupe de la gestion de leur capital financier. En 1911, elle épouse Hippolyte Dreyfus, un avocat converti tout comme elle à la foi bahaï. D’après leurs proches, cette union était probablement un mariage blanc9. Tous deux adoptent le nom composé de « Dreyfus-Barney », ce qui était tout à fait contraire aux usages de l’époque.

Laura and Hippolyte Dreyfus, Suisse, 1911. Source : Smithsonian Institution (CC0)

La même année, Alice provoque un scandale en épousant Christian Hemmick, un jeune homme qu’elle a rencontré deux ans plus tôt. Alice a cinquante-trois ans, et Christian, vingt-quatre. Ce mariage qui défie les conventions sociales suscite des moqueries cruelles et de violentes critiques dans la presse. Alice est poursuivie par des journalistes, tandis que Christian est accusé d’être un gigolo.

Les premiers temps, Natalie et Laura ne se montrent pas très favorables à ce projet de mariage qui ferait de Christian leur beau-père, bien qu’il soit plus jeune qu’elles. Mais le bonheur évident d’Alice les fait changer d’avis – ainsi que sa décision de renoncer aux trois millions de dollars de sa part d’héritage d’Albert, un geste qui a mis un terme aux inquiétudes que Natalie et Laura pouvaient avoir vis-à-vis des véritables intentions de Christian10. Signe d’une réelle acceptation, Alice et Laura organisent alors un double mariage à Paris le 15 avril 1911.

À l’image de Natalie, Alice et Laura ont toutes deux, chacune à leur manière, acquis une réputation d’excentricité.

Natalie et Laura Barney, source inconnue

Lily

Depuis leur rencontre en avril 1909, Élisabeth de Gramont occupe la première place dans le cœur et dans la vie de Natalie. Ses liaisons éphémères – les Madeleine Deslandes et les Armen Ohanian – ne sont des passades accessoires. C’est bien Élisabeth, surnommée « Lily », qui la captive et qui l’inquiète tout à la fois. 

Élisabeth est une femme farouchement indépendante, parfois dure, une survivante qui a toujours vécu sous le joug d’une tyrannie brutale : celle de son père qui ne lui inspirait que de la crainte et de la méfiance, puis celle de son mari, Philibert, qui la frappe et la torture depuis les premiers jours de leur mariage.

Habituée à conquérir et à vaincre sans difficulté, Natalie a trouvé en Élisabeth une « adversaire » à sa mesure. Pour la première fois depuis Liane de Pougy, et dans une moindre mesure depuis l’époque où Pauline Tarn/Renée Vivien refusait de la revoir, Natalie n’est pas en position de force. Du moins, c’est de cette façon qu’elle analyse la situation. Car Natalie ne peut envisager les relations humaines qu’en termes de rapports de force, dans lesquels elle n’a jamais aimé se sentir en position d’infériorité. Comme lors de cette première nuit où, au moment de se séparer, Élisabeth a soudain paru indifférente, ce qui a choqué et humilié Natalie11.

Élisabeth, l’insaisissable

Élisabeth est bouleversée par sa liaison avec Natalie. Elle qui n’a connu que la violence avec Philibert découvre enfin l’amour et la tendresse. Élisabeth fait beaucoup d’efforts pour exprimer ses sentiments et rassurer Natalie. Mais elle ne peut pas tout lui céder. Par tempérament tout d’abord, mais aussi à cause d’une éducation rigide qui lui a appris à garder réserve et dignité en toutes circonstances. Elle n’est pas non plus complètement dupe du personnage créé par Natalie, qu’elle devine aussi caressante et aimante que dominatrice et cruelle12. Enfin, il lui est matériellement impossible de se plier aux exigences de Natalie. Élisabeth doit respecter une myriade d’engagements liés à sa famille et à ses obligations sociales. Par exemple les séjours en province que lui impose Philibert à qui elle doit cacher sa liaison.

Élisabeth accourt au 20 rue Jacob dès qu’elle le peut, mais les rencontres sont brèves : une heure volée avant une pièce de théâtre ou après un dîner. Natalie reproche à Élisabeth ses absences, son manque de disponibilité, leurs rendez-vous manqués. Elle pleure, fait des scènes, se plaint amèrement dans ses lettres qui ressemblent de plus en plus à celles que lui envoyait autrefois Renée Vivien.

L’amour n’aime pas la mesure… et tu lui reproches de n’être pas raisonnable ! Raisonnable serait la Raison, la raison cette gâcheuse de la vie… La raison chien grossier des médiocres, de ceux qui n’ont jamais rien fait que de petites choses avec prudence.

Cité dans « Élisabeth de Gramont, avant-gardiste », écrit par Francesco Rapazzini, éd. Fayard, 2004, p.203

C’est désormais Élisabeth qui doit rassurer Natalie et lui demander de se montrer moins exigeante. Mais faut-il seulement croire Natalie qui se met constamment en scène, dans la vraie vie comme dans ses lettres ? 

Elisabeth de Gramont, par Philip Alexius de László, 1902

Le poids du secret

La frustration ressentie par Natalie décuple son intérêt et ses sentiments. Elle n’aura jamais l’occasion de se lasser d’Élisabeth qu’elle ne peut voir qu’entre deux rendez-vous, voyages ou projets, et qui est déterminée à ne plus jamais se laisser enfermer par quiconque. Natalie exprime les émotions ambivalentes que lui inspire l’indépendance d’Élisabeth dans un texte court, « La femme qui vit avec moi », qu’il ne faut cependant peut-être pas prendre au pied de la lettre :

Un temps elle fut ma maîtresse, car elle n’en faisait pas un tel cas que cela valût de résister, mais elle ne s’est jamais donnée à moi. Peut-être ne se donnera-t-elle jamais à quiconque. Peut-être est-elle trop illimitée pour être possédée. Je crains qu’il en soit ainsi et parfois, je l’espère.

Natalie et Élisabeth doivent ruser pour échapper à la surveillance de Philibert : elles se donnent rendez-vous dans des hôtels, se débrouillent pour se faire passer des lettres. De plus en plus suspicieux, Philibert ordonne à ses domestiques d’espionner et même de suivre son épouse. Au bout de quelques mois, il découvre qu’Élisabeth a non pas un amant, mais une amante. Il enrage, redouble de violence, mais évite la confrontation. Il se sait intellectuellement dépassé par son épouse qu’il n’a jamais pu contrôler autrement qu’à coup de poing. Élisabeth souffre, craint pour sa vie et se sent humiliée. Pendant longtemps, elle ment à Natalie et invente des histoires pour expliquer ses bleus et ses plaies.

La terreur

En août 1912, une grave crise oppose Élisabeth à Philibert. La vérité éclate enfin. Philibert veut faire expulser Natalie de France et jure de la tuer. Effrayée, Élisabeth demande à Natalie d’acheter un pistolet pour se défendre. Natalie prend la menace très au sérieux. Elle rédige une sorte de lettre-testament adressée à Élisabeth, dans laquelle elle expose la situation avec une grande lucidité13. Son analyse demeure tout à fait pertinente aujourd’hui, exposant certains des mécanismes des violences conjugales et des féminicides. Natalie pense que l’explosion de violence est inévitable à partir du moment où Élisabeth exprimera sa volonté de reprendre sa liberté. Pour Philibert, c’est une question de pouvoir et d’amour-propre. Natalie sait pertinemment que Philibert a la morale et les lois patriarcales de son côté. Un passage à l’acte – le meurtre de l’amante lesbienne de son épouse – serait bien vite qualifié de crime passionnel, lui donnant de grandes chances d’être acquitté. Philibert n’a pas grand-chose à craindre à se montrer violent. Au contraire, tout l’y encourage et l’excuse par avance. 

Heureusement, Philibert ne passera pas à l’acte, ce qui ne l’empêchera pas de continuer à frapper Élisabeth, à la menacer et à lui faire du chantage. Ils cesseront totalement de cohabiter en 1913 et seront officiellement divorcés en 1920.

« Je crois ne m’être jamais approchée d’un être sans lui faire du bien », avait coutume de se vanter Natalie. Avec Élisabeth, cette affirmation est tout à fait justifiée. Contrairement à ses craintes, Natalie n’était pas en position d’infériorité dans leur relation. Élisabeth était tout simplement son égale, ce qui explique peut-être pourquoi leur liaison fut l’une des plus belles et durables histoires d’amour de la longue existence de Natalie. Élisabeth était assez forte pour accepter ce que lui offrait Natalie, et assez coriace pour ne pas de laisser vampiriser.

Pendant six ans, aucune femme n’est capable de rivaliser avec Élisabeth dans le cœur de Natalie. Jusqu’à ce qu’une nouvelle rencontre provoque une crise et manque de mettre un terme à leur histoire d’amour.

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Photo illustrant l’article : Natalie en Amazone (détail). Auteur inconnu


Notes

  1. « Chère Natalie Barney », écrit par Jean Chalon, éd. Flammarion, 1992, p. 138-139 []
  2. « Wild Heart. A Life. Natalie Clifford Barney’s Journey from Victorian America to Belle Époque Paris », écrit par Suzanne Rodriguez, éd HarperCollins, 2002, p.191 []
  3. « Souvenirs indiscrets », écrit par Natalie Clifford Barney, éd. Flammarion, 1960 []
  4. « Chère Natalie Barney », écrit par Jean Chalon, éd. Flammarion, 1992, p.137 []
  5. « Chère Natalie Barney », écrit par Jean Chalon, éd. Flammarion, 1992, p.149 []
  6. Lettres à l’Amazone, écrit par Remy de Gourmont, édition Mercure de France, 1914 []
  7. Cité dans « Chère Natalie Barney », écrit par Jean Chalon, éd. Flammarion, 1992, p.150 []
  8. « Chère Natalie Barney », écrit par Jean Chalon, éd. Flammarion, 1992, p.103 []
  9. « Wild Heart. A Life. Natalie Clifford Barney’s Journey from Victorian America to Belle Époque Paris », écrit par Suzanne Rodriguez, éd HarperCollins, 2002, p.209 []
  10. « Wild Heart. A Life. Natalie Clifford Barney’s Journey from Victorian America to Belle Époque Paris », écrit par Suzanne Rodriguez, éd HarperCollins, 2002, p.210 []
  11. « Élisabeth de Gramont, avant-gardiste », écrit par Francesco Rapazzini, éd. Fayard, 2004, p.239 []
  12. « Élisabeth de Gramont, avant-gardiste », écrit par Francesco Rapazzini, éd. Fayard, 2004, p.204 []
  13. « Élisabeth de Gramont, avant-gardiste », écrit par Francesco Rapazzini, éd. Fayard, 2004, p. 252-256 []
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