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Nadine Hwang – Dans la tourmente du XXe siècle – 3/3

Nous ne connaissons pas les causes de l’arrestation et de la déportation de Nadine Hwang à Ravensbrück. Nous ne pouvons que formuler des hypothèses. Il est possible que Nadine ait été arrêtée pour avoir participé à un mouvement de Résistance, en raison de son lesbianisme ou de ses anciennes fonctions au sein du gouvernement chinois – voire simplement à cause de sa nationalité chinoise. En proie à une invasion japonaise qui avait débuté en 1937, la Chine était en effet entrée en guerre aux côtés des Alliés en 1941. Si Nadine ne semblait pas avoir de liens avec le gouvernement de Tchang Kaï-chek ou le mouvement communiste de Mao Zedong, on ne peut pas complètement exclure l’hypothèse qu’elle ait pu être impliquée dans une affaire d’espionnage au profit de la Chine. Alexandra Lovera, la fille de Jose Rafael Lovera qui a connu Nadine dans les années 1960 au Venezuela, a témoigné avoir consulté des documents ayant appartenu à Nadine : des lettres en anglais, en français et en allemand (dont une correspondance avec un officier de la Gestapo) ainsi qu’une photo montrant Nadine aux côtés d’un inconnu, tous deux vêtus de ce qui lui a paru être un uniforme allemand 1.

Après son arrestation, Nadine a très probablement été emprisonnée au fort de Romainville, réquisitionné par les Allemands en 1940 et qui a servi durant toute l’occupation de camp d’internement et de transit. À partir du début de l’année 1944, les hommes arrêtés par la Gestapo ont été systématiquement envoyés à Compiègne, et les femmes au fort de Romainville. L’attente durait en général une quinzaine de jours avant la déportation. 

Nadine a été déportée avec 552 autres femmes (dont 515 Françaises) à Ravensbrück par le convoi du 13 mai 1944, parti de la gare de Pantin. La majorité de ces femmes appartenaient à des réseaux ou des mouvements de Résistance. Certaines d’entre elles étaient détenues depuis 1943, voire 1941 dans des prisons de divers départements. 97 d’entre elles mourront dans les camps nazis. 2

Ravensbrück

À l’heure actuelle, nous ne disposons que de très peu d’informations au sujet de l’internement de Nadine Hwang à Ravensbrück. Elle est arrivée entre le 16 et le 18 mai 1944, après trois à cinq jours de voyage dans des wagons à bestiaux. Elle y reçoit le matricule 39239. Dans le camp, les conditions de vie des détenues sont très variables et déterminées par différents critères 3 tels que leur date d’arrivée dans le camp, leur nationalité, leur maîtrise de l’allemand, la réception éventuelle de colis et la cause de leur déportation, signalée par un triangle coloré (le rouge pour les prisonnières politiques, le jaune pour les Juives, le vert pour les criminelles de droit commun, le violet pour les Témoins de Jéhovah, le noir pour les prisonnières considérées par les nazis comme « asociales » : les Tsiganes, les prostituées, les lesbiennes, les vagabondes, les alcooliques…)

Le camp de concentration de Ravensbrück est destiné principalement aux femmes et aux enfants. Créé en 1938, il est situé à 80 kilomètres au nord de Berlin. Entre 100.000 et 130.000 déportées de 23 nationalités différentes, dont environ 8.000 Françaises, ont été internées à Ravensbrück entre 1939 et 1945, ainsi que 20.000 hommes dans un camp annexe. En 1941 est également construit, à deux kilomètres de Ravensbrück, le camp d’Uckermark utilisé pour emprisonner des jeunes femmes et des adolescentes allemandes désignées comme « asociales » par les nazis. Très difficile à déterminer, le nombre de victimes à Ravensbrück varie beaucoup selon les estimations : entre 40.000 et 92.000 personnes décédées.

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Détenues du camp de concentration de Ravensbrück, 1939 – Bundesarchiv, Bild 183-1985-0417-15 / CC-BY-SA 3.0,

Ravensbrück est un camp d’internement. Les détenues sont réparties dans des « Kommandos » et affectées soit à des travaux forcés à l’intérieur même du camp, soit envoyées dans des ateliers ou des usines des environs. Ces usines peuvent appartenir à l’État allemand (notamment des usines d’armement) ou bien à des firmes du secteur privé, comme le groupe industriel électrique Siemens & Halske. 4

Les détenues sont soumises à toutes sortes de mauvais traitements, tortures et exécutions sommaires. Les nouveau-nés sont assassinés ou meurent faute de soin. À partir d’avril 1942, des expériences « médicales » sont menées sur au moins 86 détenues, dont 75 Polonaises.

Aggravation des conditions de détention

Depuis la création de Ravensbrück, le nombre de détenues ne cesse de croître. La surpopulation s’aggrave particulièrement à partir de 1943, avec un pic du nombre d’arrivées dans la seconde moitié de l’année 1944. Elle provoque une nette dégradation des conditions de vie et d’hygiène ainsi qu’une diminution dramatique des rations alimentaires. La hausse de la mortalité, en raison de la faim, du froid, des épidémies et de l’épuisement, conduit les Allemands à construire un four crématoire à l’intérieur même du camp en 1943.

Les détenues juives, les malades et les femmes âgées sont transportées dans des camps d’extermination pour être assassinées. Ces « transports noirs », comme les appelaient les déportées, constituent selon Germaine Tillion, « l’élément régulateur, normal, essentiel, du système concentrationnaire national-socialiste, partout où les camps n’étaient pas organisés pour exterminer sur place ». 5

D’après le témoignage de Germaine Tillion, ces « « transports noirs » se sont nettement intensifiés à partir de 1944.

Face à l’avancée des Alliés, qui libèrent un à un les camps de concentration, les Allemands transfèrent les détenu·es vers d’autres camps. Du fait de sa proximité avec Berlin, Ravensbrück est l’un des derniers à être libéré. L’arrivée massive de nouvelles déportées provoque une augmentation des tris et des exécutions. À la fin de l’année 1944, le camp pour jeunes femmes et adolescentes d’Uckermark est vidé et transformé en un camp d’extermination où les détenues de Ravensbrück sont empoisonnées, tuées par balles ou par l’exposition au froid. Une chambre à gaz y est construite en janvier 1945. 

L’opération des « Bus Blancs »

Jusqu’en 2011, ce que nous connaissions de l’histoire de Nadine Hwang s’arrêtait à Ravensbrück. La sortie d’un documentaire intitulé « Harbour of Hope » a enfin permis de retrouver sa trace et de faire d’importantes découvertes sur la seconde moitié de sa vie.

Durant les dernières semaines de la guerre, entre fin mars et début avril 1945, la Croix-Rouge suédoise a négocié avec Himmler l’évacuation de quinze mille prisonniers et prisonnières détenu·es dans plusieurs camps de concentration. Cette opération humanitaire est connue sous le nom des « Bus blancs », car les rescapé·es ont été transporté·es dans des bus peints en blanc et ornés d’une croix rouge, afin qu’on ne puisse pas les confondre avec des véhicules militaires.

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Les “Bus Blancs” de la Croix-Rouge suédoise / photo : Swedish Red Cross

À Ravensbrück, ce sont environ 7.500 femmes qui ont ainsi été confiées à la Croix-Rouge : tout d’abord des Scandinaves, puis des Françaises, des Belges, des Luxembourgeoises, des Néerlandaises et enfin de Polonaises 6. Une fois arrachées au camp, elles ont été emmenées en Suède ou au Danemark. En Suède, elles ont été accueillies dans la ville balnéaire de Malmö où elles ont été transportées par ferry.

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Détenues de Ravensbrück attendant leur évacuation par la Croix-Rouge

« Harbour of Hope » et « Every face has a name » sont deux documentaires suédois datés de 2011 et 2015, réalisés par Magnus Gertten et produits par Lennart Ström. À partir d’un document d’archives montrant l’arrivée d’un convoi de la Croix-Rouge dans le port de Malmö, le 28 avril 1945, l’équipe du film a tenté d’identifier et de retrouver des survivant·es afin qu’ils puissent témoigner de leur expérience. Dans le film d’archive, on voit une image fugitive de Nadine, encore vêtue de son uniforme de prisonnière, qui esquisse un sourire hésitant face à la caméra. C’est grâce au témoignage d’une autre rescapée, Irene Krausz-Fainman, que Nadine a pu être identifiée.

Un visage connu parmi la foule

Âgée de neuf ans, Irene Krausz-Fainman était internée à Ravensbrück avec sa mère, Rachel Krausz, qui avait noué une amitié avec Nadine. « Ma mère aimait beaucoup Nadine avec qui elle avait de longues conversations » témoigne Irene dans « Harbour of Hope ». Juste avant leur libération, les Allemands transféraient un maximum de prisonnières dans des camps qui se trouvaient encore sous leur contrôle. Des haut-parleurs diffusaient des messages encourageant les détenues à accepter ces transferts, notamment en direction de Bergen-Belsen. Rachel, la mère d’Irene, hésitait à suivre ces directives, mais Nadine l’en a dissuadée, lui confiant qu’elle avait entendu que des bus de la Croix-Rouge devaient bientôt évacuer des prisonnières. Nadine a ensuite aidé Rachel à faire inscrire son nom, ainsi que celui d’Irene, sur la liste des détenues qui devaient embarquer dans les « Bus Blancs ».

Bien des années plus tard, en 1971, Irene a accouché d’une petite fille qu’elle a prénommée « Nadine » en souvenir de l’aide que leur avait apportée Nadine Hwang.

Plusieurs photos de Nadine prises à Malmö sont visibles sur le site internet du documentaire « Every face has a Name ». Débarrassée de son uniforme de prisonnière, elle pose aux côtés des infirmières et médecins suédois. Vêtue d’un manteau clair, d’une chemise blanche et d’une cravate noire, elle semble déjà avoir retrouvé toute sa prestance. Les éventuelles séquelles psychologiques dues à son internement à Ravensbrück sont invisibles. Seuls sa silhouette amaigrie et ses traits tirés témoignent de l’épreuve qu’elle a vécue.

À Malmö, Nadine prend contact avec le consulat de Chine, puis disparaît sans laisser de traces après sa sortie de l’hôpital.

Un appel à témoin

Après la diffusion de « Harbour of Hope », l’équipe du film a entamé de longues recherches sur Nadine et a lancé un appel à témoin. Alexandra Lovera est la première personne à les avoir contactés. Elle leur a révélé que Nadine avait vécu au Venezuela dans les années 1960. Alexandra est la fille de Jose Rafael Lovera qui a connu Nadine à Caracas où elle travaillait comme secrétaire dans une banque. Jose Rafael a livré quelques souvenirs au sujet de Nadine qu’il a décrite comme une femme très cultivée, gracieuse, polyglotte, dont l’expertise était souvent recherchée par ses collègues. Il se souvenait également de ses talents de cuisinière. Nadine devait être proche de la famille Lovera, puisqu’elle a occasionnellement gardé Alexandra lorsqu’elle était enfant. Au Venezuela, Nadine vivait avec une femme, Nelly Mousset-Vos, mais son lesbianisme était un sujet tabou. Elle préférait présenter Nelly comme une parente éloignée, rencontrée en Belgique après la guerre. 

Après Alexandra Lovera, le témoignage de la famille de Nelly Mousset-Vos a permis d’établir que Nadine n’a pas rencontré Nelly en Belgique après la guerre, mais dans l’enfer de Ravensbrück. 

Nelly Mousset-Vos

Nelly Mousset-Vos est une cantatrice belge déportée à Ravensbrück pour avoir participé en tant que messagère à un réseau de Résistance. Elle rencontre Nadine le jour de Noël 1944, et les deux femmes deviennent très vite un couple. En mars 1945, elles sont séparées. Comme beaucoup de prisonnier·ière·s politiques, Nelly est envoyée à Mauthausen.

Après sa libération de Ravensbrück et son passage à Malmö, Nadine n’est donc pas retournée en Chine, mais a sans doute retrouvé Nelly qui a miraculeusement survécu à Mauthausen. Toutes deux vivent quelque temps en Belgique. Nelly travaille à l’ambassade du Venezuela à Bruxelles. Les deux femmes partent s’installer au Venezuela, à Caracas, à la fin des années 1940. Elles y demeurent durant une vingtaine d’années. Nadine tombe malade à la fin des années 1960, et le couple décide de rentrer en Belgique après le tremblement de terre de Caracas de 1967. Nadine est morte en 1972 et Nelly en 1985.

Un documentaire intitulé « Nelly&Nadine », réalisé par Magnus Gertten est en cours de production. Ce film devrait nous apprendre encore beaucoup sur la longue histoire d’amour de Nadine Hwang et de Nelly Mousset-Vos.

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Nadine Hwang après sa libération de Ranvesbrück. © Ville de Malmö, Malmö Museer


Image illustrant l’article : « Na=Ting, a Joana d’Arc chinesa» R.X, Reporter X n°69, novembre 1931 » ( montage) source : Hemeroteca Digital
 – © l’Hemeroteca Municipal de Lisboa

Sources :

  1. Source : « Every Face has a name »[]
  2. source : Fondation pour la mémoire de la Déportation et Résistances-Morbihan – article écrit par Katherine Le Port[]
  3. Germaine Tillion : « Entretiens avec Germaine Tillion, 2e partie : Ravensbrück », 1re diffusion : 17/06/1975, France Culture []
  4. Source : Territoires de la Mémoire, dossier sur Ravensbrück[]
  5. Citation tirée de « Ravensbrück », écrit par Germaine Tillion (éd. Points, 2015), insérée dans un article sur Ravensbrück écrit par Katherine Le Port sur le site « Résistances-Morbihan »[]
  6. Source : Fondation pour la Mémoire de la Déportation[]
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