Nouvelle: « La signature de l’eau », 4ème partie

Dès que la corde céda, Hateya tomba sur le dos et glissa le long de la pente. Instinctivement, elle tenta de se raccrocher à une pierre ou à une aspérité, mais elle était inexorablement emportée vers la crevasse. Très vite, elle bascula dans le vide, et l’obscurité se referma sur elle. Sa chute, qui ne dura qu’un bref instant, fut amortie par un énorme tas de sable de couleur bleue. Un peu désorientée, il lui fallut quelques secondes pour se remettre du choc et s’accoutumer à la pénombre. Avant de se relever, elle passa une main dans le sable formé de grains grossiers et translucides comme du sel. Grâce à lumière qui s’infiltrait par la crevasse, elle put évaluer le volume de la cavité dans laquelle elle était tombée. Large, profonde et basse de plafonds, elle ressemblait à une bulle d’air coincée entre deux couches de roche. Hateya se remit debout et prit soin de vérifier l’étanchéité de sa combinaison. Elle alluma sa lampe torche et repéra une besace abandonnée sur le sol à quelques mètres de là. À l’intérieur, elle découvrit leur radio, très endommagée par sa chute. Elle la rangea soigneusement dans la besace en espérant que Corey parviendrait à la réparer. Puis elle appela Léa plusieurs fois, mais n’entendit aucune réponse ; simplement le bruit du vent qui tourbillonnait à travers la grotte. L’inspection minutieuse des alentours ne donna rien. Il n’y avait aucune autre trace de la biologiste. Si Hateya avait pu se réceptionner sans mal grâce au tas de sable, il en était sans doute de même pour Léa. Qu’était-il advenu d’elle ? Avait-elle exploré la caverne à la recherche d’une issue ? Refusant de l’abandonner, Hateya décida de partir à sa recherche. Elle passa la besace par-dessus son épaule et s’enfonça dans les ténèbres. Au bout de quelques minutes, elle finit par discerner une autre source de lumière. À deux mètres au-dessus du sol, une brèche dans la roche lui permettait d’apercevoir une large portion du ciel grenat de Terra 56. Hateya s’approcha et commença l’escalade de la paroi en s’assurant de chacune de ses prises. Malgré le poids de sa combinaison, elle parvint à s’extirper hors de la grotte. Alors qu’elle reprenait son souffle, allongée sur le dos, elle découvrit qu’elle se trouvait dans un canyon encadré par des falaises abruptes. Un cri strident lui fit lever les yeux vers le ciel. Un oiseau de grande envergure aux ailes noires passa rapidement au-dessus d’elle et disparut de son champ de vision. Le souvenir de l’attaque du fauve était encore très vivace, et elle s’empressa de basculer sur le ventre pour se relever. Dans la poussière, des empreintes de bottes lui indiquèrent que Léa s’était aventurée dans le canyon. Hateya jura entre ses dents : elle n’avait qu’une heure devant elle ; jusqu’où la biologiste avait-elle bien pu aller ? Inquiète, elle se remit en route dans un silence pesant entrecoupé par les cris glaçants de ces mystérieux oiseaux qui demeuraient hors de vue. Elle se sentait observée et ne cessait de scruter les hauteurs à la recherche d’un mouvement suspect. Au bout d’un moment, le canyon s’élargit considérablement jusqu’à former une grande esplanade. Hateya eut le souffle coupé en apercevant, bâti sur le flanc des falaises, un village semblable à ceux qu’elle avait parcourus dans son rêve. Léa et Oslan étaient persuadés de trouver une forme d’intelligence ou une civilisation extraterrestre sur Terra 56. Voilà qui prouvait qu’ils avaient eu raison. À cette distance, les maisons construites en terre et en pierre donnaient l’illusion d’être empilées les unes sur les autres. En s’approchant, elle constata que le village était vide et sans doute abandonné depuis longtemps. Fragilisées par le temps et les intempéries, la plupart des constructions tombaient en ruine. Sur les bâtisses encore intactes, les fenêtres — de simples rectangles percés dans les murs — ressemblaient à une multitude d’yeux noirs braqués sur elle. Hateya voulut vérifier l’heure, mais les différents capteurs de sa combinaison semblaient perturbés et affichaient des données incohérentes. Malgré son anxiété croissante, elle poursuivit son chemin, poussée par la nécessité de retrouver Léa. Elle entra dans le village, emprunta ses rues et ses escaliers. Le sable crissait sous ses pieds. Dans la poussière gisaient des éclats de poteries décorées de motifs géométriques. Les bâtiments étaient le plus souvent de forme rectangulaire, mais certains d’entre eux, dont il ne subsistait que les fondations, formaient des cercles parfaits. Le site n’était pas simplement désert. Toute vie semblait l’avoir quitté, à l’image d’un fleuve qui se retire après une crue. Les oiseaux, désormais bien visibles, tournoyaient dans le ciel juste au-dessus d’elle. Hateya ne distinguait qu’une pointe de couleur rouge au bout de leurs ailes.

Au sommet du village, un chemin étroit menait à une grande porte percée dans la falaise. Bien plus haute que les autres bâtiments, elle était flanquée de deux colonnes sculptées dont les bas-reliefs représentaient des fauves ailés encore plus effrayants que ceux qui les avaient attaqués. En admirant la délicatesse des sculptures, Hateya se demanda s’il s’agissait de l’entrée d’un temple ou bien celle d’un tombeau. Elle éprouvait une vague angoisse à l’idée d’y pénétrer : n’allait-elle pas profaner un lieu sacré ? Armée de sa lampe torche, elle rassembla tout son courage et franchit le seuil. Elle ressentit une légère résistance ; la pression d’une main invisible qui cherchait à la repousser. Le faisceau de sa lampe tremblota et les alarmes reliées aux capteurs de sa combinaison se mirent à biper furieusement. Hateya observa les données s’affoler avant de retomber brusquement à zéro. Pourtant, elle respirait normalement, et si les battements de son cœur s’étaient emballés, elle était encore loin de l’arrêt cardiaque. Elle réalisa alors que la douleur qui lui vrillait le crâne depuis la veille avait disparu. D’une main tremblante, Hateya désactiva les alarmes et reprit son exploration d’un pas déterminé. Il était trop tard pour renoncer. L’obscurité bruissait de vibrations qui se télescopaient comme les remous d’une eau vive. Au fur et à mesure qu’elle progressait, elle entendait de plus en plus distinctement un bruit sourd et lancinant qui ressemblait à un ronronnement. Elle traversa une succession de salles exiguës dont les parois étaient recouvertes de pétroglyphes. Ces dessins d’animaux, de silhouettes humanoïdes et de symboles mystérieux formaient les bribes d’un récit dont le sens était peut-être perdu à jamais.

Hateya entra finalement dans une nouvelle salle, bien plus vaste que les précédentes. Il y régnait une étonnante luminosité naturelle qui illuminait la roche de reflets rouges. Hateya repéra Léa qui se tenait immobile au bord d’une corniche. La biologiste faisait face à un gouffre d’une profondeur inconnue tandis qu’au-dessus d’elle, le plafond de la cavité était si haut qu’il disparaissait dans l’ombre. En la voyant, Hateya reprit espoir, et la pression qui lui comprimait la poitrine se relâcha. Mais très vite, quelque chose l’alarma dans l’attitude de la biologiste. Léa se tenait très près du vide, la tête et les épaules basses.

— Léa ? appela-t-elle doucement pour ne pas l’effrayer.

Le ronflement qu’elle percevait depuis un moment était bien plus puissant dans cette salle. Sa source devait être toute proche. Ce bruit de fond ne couvrait cependant pas complètement sa voix. En l’entendant, Léa sursauta et fit volte-face.

— Hateya ? Comment m’avez-vous trouvée ?

Malgré sa question, elle paraissait étrangement indifférente. Son visage était dénué de toute expression, et son regard était vide.

— Oslan nous a montré où vous étiez tombée, expliqua Hateya. Je suis partie à votre recherche…

— Oslan ? répéta Léa, soudain inquiète.

Hateya l’observa avec attention. Quelle force surnaturelle avait bien pu l’attirer jusqu’ici, la poussant à abandonner son frère derrière elle ? L’allusion à Oslan l’avait fait sortir de sa stupeur, et elle semblait reprendre contact avec la réalité.

— Il va bien, rassura Hateya qui jugea plus prudent de ne pas évoquer sa côte cassée. Il est avec le reste de l’équipe. Je suis au courant pour votre mère, poursuivit-elle après une hésitation. Votre frère nous a tout raconté.

Le soulagement de Léa se transforma en un profond embarras et elle détourna les yeux en direction du gouffre. Hateya suivit son regard en se demandant ce qu’elle apercevait au fond de la cavité.

— Je suis désolée, Capitaine, s’excusa Léa avec sincérité. Nous ne voulions pas mettre toute l’équipe en danger. De toute façon, nous avons échoué. Vous avez vu le village… Tout est mort ici. Il n’y a plus rien…

La voix de Léa révélait sa lassitude et peut-être même une note de désespoir. Son corps se penchait en direction du bord de la corniche. Avait-elle l’intention de sauter dans le vide ?

— Nous n’avons pas échoué ! protesta Hateya tout en s’approchant avec d’infinies précautions. Toutes nos découvertes feront date dans l’histoire de l’humanité. Et nous avons encore tant à apprendre !

— Lorsque nous avons entendu le message radio, reprit Léa avec un sourire triste, nous avons tout d’abord pensé à un avertissement ou à une menace. Puis nous avons réfléchi : si une forme d’intelligence cherchait à communiquer avec nous, n’essaierait-elle pas d’utiliser notre propre langage ? Nous étions persuadés qu’ils étaient tout près, qu’ils se montreraient si nous allions à leur rencontre.

Hateya la laissait parler tout en continuant à avancer vers elle. Elle était incapable d’évaluer combien de temps s’était écoulé depuis qu’elle avait tranché la corde et qu’elle était tombée dans la crevasse. Conformément à ses instructions, Corey, Oslan et Sorbier étaient sans doute déjà repartis sans elles. Livrées à elles-mêmes, il leur faudrait trouver un moyen de rejoindre le module avant qu’il ne soit trop tard.

— Léa, vous devez venir avec moi, ordonna fermement Hateya pour tenter de la ramener à la raison. Nous allons finir par manquer d’oxygène. Si nous mourons ici, la disparition de votre mère ne sera jamais élucidée. Nous discuterons de tout cela une fois que nous serons en sécurité. Je promets de vous écouter cette fois.

Léa lui lança un regard indéchiffrable et poursuivit, indifférente à ses mises en garde.

— Lorsque notre mère a disparu, nous avions à peine dix ans. Plus que le deuil, c’est l’incertitude qui était la plus douloureuse : comment avait-elle péri ? Avait-elle souffert ? Pendant des années, je me suis raccrochée à l’espoir de recevoir un jour un signe de vie, n’importe lequel.

Hateya avait désormais rejoint Léa et se tenait à ses côtés. Elle n’avait plus qu’à allonger le bras pour agripper son poignet et l’entraîner loin du vide. Léa devina ses intentions et fit un pas en arrière. Hateya se figea, les mains levées en signe d’apaisement. Elles se jaugèrent durant de longues secondes dans un silence tendu, uniquement troublé par le ronronnement obsédant qui résonnait dans toute la salle. Son intensité semblait croître et il avait pris une tonalité plus grinçante. Hateya réalisa que le bruit n’était pas plus puissant ; elle se trouvait simplement plus près de sa source, très certainement située en contrebas.

— Avez-vous déjà entendu ces légendes de la Première Terre ? lui demanda finalement Léa dont les pieds n’étaient plus qu’à quelques centimètres du gouffre. Ces récits de naufragés et de navires perdus en mer, sauvés par des dauphins qui les ramenaient jusqu’au rivage ?

Les propos de Léa devenaient confus, pensa Hateya qui eut soudain peur de se confronter à ce qui reposait au fond de la cavité. Elle redoutait d’y trouver les restes des habitants du village fantôme ou tout autre mystère qui dépasserait son entendement. Sentant qu’elle n’avait plus le choix, elle se pencha au-dessus de l’abîme. La cavité était moins profonde qu’elle ne l’avait imaginé. Dix mètres plus bas, cinq immenses roues en pierre étaient posées à même le sol. Disposées l’une sur l’autre en quinconce à la manière d’un mécanisme, elles tournaient lentement sur leur axe. Hateya s’était attendue à tout, sauf à cette étrange machine. À quoi pouvait-elle bien servir et avec quelle énergie fonctionnait-elle ?

— Tout le monde connait ces histoires, insistait Léa. Elles nous fascinent, car elles brouillent les frontières que nous avons progressivement érigées entre les espèces. Elles énoncent un problème en apparence insoluble : pourquoi ces animaux voudraient-ils nous sauver ? Et surtout : que ferions-nous à leur place ? Ces questions m’obsèdent depuis si longtemps. Ma mère et son équipage étaient eux aussi des voyageurs égarés. Pas dans un océan, mais dans l’espace. Est-ce si déraisonnable d’imaginer qu’ils aient été secourus ? Quelqu’un aurait pu les guider vers le rivage, comme…

Frustrée, Léa cherchait en vain ce mot qui lui échappait. De son côté, Hateya ne pouvait détacher ses yeux des disques en pierre qui poursuivaient leur étrange manège. Chacun d’entre eux devait peser plusieurs tonnes, et en les regardant avec attention, elle eut l’impression qu’ils se mouvaient à des vitesses différentes. Une idée commençait à germer dans son inconscient. Léa n’était peut-être pas si confuse, finalement.

— Comme des passeurs entre les mondes ? proposa-t-elle d’une voix blanche.

— Oui ! C’est exactement ça ! s’enthousiasma Léa. Des passeurs de mondes…

Hateya était hypnotisée par le mouvement infini, immuable, des cercles de pierre. En les observant, toutes les pièces du puzzle s’assemblèrent soudain devant elle : les danseurs masqués de ses rêves, le village déserté, la silhouette humanoïde qui se dressait de l’autre côté du ravin. Un terrible vertige s’empara d’elle et elle recula de quelques pas. Ce tableau qu’elle entrevoyait semblait à la fois évident et insensé. Elle fut alors saisie d’un doute affreux. Était-elle en train d’halluciner ? Agonisait-elle quelque part, à court d’oxygène, à l’entrée des grottes ou dans une rue du village ?

— Capitaine ?

Léa regardait Hateya avec méfiance en se demandant si elle jouait la comédie, usant d’un subterfuge grossier afin de détourner son attention.

— Vous avez peut-être raison, suggéra Hateya, la gorge sèche et la voix tremblante. Votre mère et son équipage pourraient bien avoir trouvé une voie vers un autre monde.

Cette fois-ci, Léa parut franchement surprise.

— Je ne comprends pas… Vous aviez l’air si dubitative. Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?

Hateya fit un effort pour reprendre le contrôle d’elle-même. Elle devait réorganiser sa pensée, la rendre cohérente. Elle avait besoin de l’aide de Léa pour mettre de l’ordre dans ses idées.

— Il existait sur la Première Terre un peuple amérindien appelé les Hopis, révéla-t-elle. Ils vivaient près du Grand Canyon dans des villages en tous points semblables à celui-ci. D’après leurs croyances, notre monde aurait été précédé par trois mondes antérieurs. À cause de l’orgueil et de la folie des Hommes, ces trois mondes auraient été successivement détruits par leur Créateur. Le premier par le feu, le second par une ère glaciaire et le dernier par un déluge. À chaque anéantissement, un petit groupe d’êtres humains aurait été épargné. Ces survivants trouvaient parfois eux-mêmes le passage vers le monde supérieur. Et parfois, ils auraient été guidés par des Esprits.

— Des Esprits ? répéta Léa qui buvait chacune de ses paroles.

Fascinée, elle était passée en quelques instants de l’hébétement à une concentration intense. Elle finit par s’éloigner d’elle-même du bord de la corniche pour se rapprocher d’Hateya qui poursuivait fébrilement ses explications.

— Les Hopis les appelaient des Kachinas. Ils pensaient qu’ils vivaient dans les étoiles et dans des mondes invisibles. À chaque solstice d’hiver, les Kachinas venaient séjourner auprès des Hommes pendant quelques mois. Lors des cérémonies religieuses, ils s’incarnaient dans des danseurs qui se paraient de masques représentant les attributs de chacun d’entre eux.

— Notre village de pierre et ses pétroglyphes présentent en effet des ressemblances étonnantes avec ce qui a pu exister sur la Première Terre. Mais quel autre lien essayez-vous d’établir ?

— D’après les légendes hopis, les habitants du troisième monde disposaient de technologies fabuleuses. Des détails particulièrement troublants ont donné lieu aux hypothèses les plus folles : ces technologies auraient été transmises aux Hopis par les Kachinas, qui seraient en réalité des extraterrestres. Le masque que nous avons trouvé dans la grotte ; je crois qu’il représentait un de ces Esprits.

— Cette grotte ressemblait à un tombeau, objecta Léa. La civilisation qui a bâti ce village est éteinte. Nous sommes arrivés trop tard. Nous ne pourrons jamais confirmer votre théorie.

— Les Esprits finissent peut-être par mourir eux aussi, proposa Hateya en haussant les épaules. Cela ne veut pas dire qu’ils ont tous disparu.

Léa soupira et secoua la tête, indiquant qu’elle n’était pas convaincue. Hateya était réticente à lui raconter ses visions, mais elle était persuadée que l’être qu’elle avait aperçu avant d’être attaquée par le fauve était un Kachina. Ses déductions n’étaient basées que sur des rêves et des intuitions, sans rapport avec la science et ses protocoles. Elle ne disposait d’aucune preuve.

— Les prophéties hopis prédisaient la fin du quatrième monde et l’avènement du cinquième, ajouta-t-elle en dernier recours d’un ton pressant. Réfléchissez, Léa…

La biologiste semblait avoir compris sa prière muette et faisait tout son possible pour résoudre l’énigme.

— Cinq mondes, répéta-t-elle alors qu’une lueur de compréhension traversait son regard. Cinq disques de pierre…

Hateya hocha la tête, soulagée qu’elle soit parvenue à la même conclusion.

— À ma connaissance, précisa-t-elle, l’humanité n’a jamais découvert le passage vers le cinquième monde.

— Qui se trouverait, d’après vous, quelque part sur Terra 56 ?

— C’est-à-dire la zone où votre mère a disparu. N’était-ce pas là votre propre intuition ?

Hateya sentait que Léa voulait croire à sa théorie. Quelques minutes plus tôt, elle sombrait dans le désespoir, persuadée que la piste qu’elle avait suivie jusqu’à Terra 56 l’avait menée à une impasse. En prenant conscience des possibilités qui s’offraient à elle, elle retrouvait de plus en plus d’énergie.

— Combien de temps nous reste-t-il ? demanda-t-elle avec anxiété. Les capteurs de ma combinaison ne fonctionnent plus.

— Les miens non plus, mais cela n’a pas d’importance. J’ai l’impression que dans ces grottes, le temps est comme suspendu.

— Nous devrions sortir d’ici, affirma Léa avec une combativité nouvelle.

Elle craignait désormais de mourir dans ce lieu étrange, sans être allée au bout de sa quête.

— Il ne faut pas rebrousser chemin, prévint Hateya. Je pense que cet endroit est un temple. Les pièces en enfilade que nous avons traversées devaient correspondre au parcours emprunté par les initiés. Les pétroglyphes leur enseignaient les récits et les secrets de leur peuple, puis ils arrivaient dans cette salle où ils recevaient la révélation finale. Une fois leur transformation achevée, ils sortaient forcément par une porte différente.

Tout en parlant, Hateya balayait les murs à l’aide du faisceau de sa lampe torche. À l’autre extrémité de la corniche, elle finit par découvrir une seconde ouverture qui donnait sur un passage étroit.

— Nous ne pouvons pas retourner en arrière, affirma-t-elle. Quoi qu’il arrive, nous devons nous aussi terminer notre initiation. C’est notre meilleure chance !

D’un commun accord, elles se dirigèrent toutes les deux vers le passage repéré par Hateya. Elles s’y engouffrèrent avec appréhension, mais furent vite rassurées en constatant qu’il débouchait bien sur l’esplanade et le village bâti sur la falaise. Elles pressèrent le pas et sortirent du tunnel dont l’entrée était dissimulée par deux gros blocs de roche. Alors qu’Hateya tentait de s’habituer au changement brutal de luminosité, elle entendit Léa étouffer un cri. Elle s’immobilisa et chercha anxieusement d’où pouvait venir le danger. Sur l’esplanade, l’atmosphère semblait encore plus lourde et brûlante qu’à son arrivée. Sous un soleil de plomb, une silhouette longiligne se dressait en pleine lumière. Hateya reconnut immédiatement celui dont la vision n’avait cessé de la hanter. Le Kachina leur faisait face, parfaitement statique, comme s’il les attendait. Hateya fit un pas dans sa direction avec l’intention de le rejoindre, mais Léa agrippa son poignet pour la retenir. Le regard rempli de doute, elle l’interrogeait silencieusement. Même si la biologiste avait tout fait pour la provoquer, cette rencontre était aussi bouleversante qu’inquiétante.

— Nous n’avons rien à craindre, assura Hateya qui ne ressentait plus aucune peur.

Elle réalisa qu’elle avait toujours su que ce moment aurait lieu. Sans en avoir conscience, elle s’y était même préparée. Après quelques secondes d’hésitation, la fascination finit par l’emporter, et Léa lui emboita le pas.

En s’approchant, Hateya put observer le Kachina à loisir. Très grand, il mesurait bien deux têtes de plus qu’elle. Sa robe, qu’elle avait crue grise, était en réalité tissée de fils multicolores. Elle couvrait presque entièrement son corps, mais ne pouvait dissimuler sa maigreur. Légèrement vouté, il prenait appui sur un bâton noueux, et sa manche relevée laissait apercevoir un poignet très fin à la peau grisâtre. Son masque, surmonté par les bois de cervidés et encadré par de longues plumes noires, était en bronze. Alors qu’elle s’avançait, Hateya se demanda comment communiquer avec lui. Lorsque deux peuples se rencontraient, la coutume voulait qu’ils échangent des cadeaux. La robe du Kachina était très simple, mais rehaussée par des colliers de pierres précieuses. La beauté de son masque serti de turquoises acheva de convaincre Hateya qu’il devait apprécier les parures. Léa sur les talons, elle s’arrêta juste devant lui et ouvrit la poche dans laquelle elle avait rangé le matin même son bracelet en argent et en perles de corail. Lentement et ostensiblement, elle sortit le bijou de sa poche et le présenta au Kachina. Celui-ci considéra l’offrande pendant de longues secondes. La fente étroite de son masque, creusée au niveau des yeux, ne laissait rien voir de son visage. Puis il tendit une main à quatre doigts et recueillit le bracelet dans sa paume. Avec des gestes lents et posés, il le fit disparaître dans les plis de sa robe dont il tira ensuite une petite pierre turquoise. Hateya s’apprêtait à l’accepter cérémonieusement, mais dès que la pierre toucha sa peau, elle sentit que la terre commençait à trembler sous ses pieds. Le ciel se colora d’une lumière blanche qui s’intensifia jusqu’à devenir éblouissante. Stupéfaite, elle leva les yeux vers le Kachina qui demeurait impassible, puis se retourna vers Léa avec l’intention de lui crier de se mettre à couvert. Des sons distordus envahissaient son casque et sa vision se rétrécissait. Incapable de résister, elle se recroquevilla sur elle-même et perdit connaissance.

 

¤¤¤

 

Hateya cligna plusieurs fois des yeux. La luminosité redevenait normale, mais ses oreilles sifflaient presque douloureusement. Elle se sentait déséquilibrée et prise de vertige, comme si elle était ballotée par le flux et le reflux des vagues. Pour tenter de retrouver son ancrage au sol, elle abaissa son regard et constata qu’elle piétinait un tapis de petits bulbes bleus et verts. Elle leva légèrement sa botte : les algues avaient bien cette consistance spongieuse, un peu désagréable, qu’elle connaissait désormais si bien. Lorsque le sifflement s’apaisa enfin, elle entendit les voix joyeuses et enthousiastes de son équipe. Des silhouettes passaient devant elle, de plus en plus nettes. Elle reconnut Oslan occupé à enregistrer des données et Léa accroupie au milieu des algues en train de prélever ses échantillons. Un vrombissement la fit sursauter et elle s’aperçut qu’elle se trouvait au pied de leur navette, parfaitement intacte, qui irradiait encore de la chaleur de ses retro propulseurs. Un peu plus loin, Corey, au volant du module, le manœuvrait pour tester ses fonctionnalités.

Elle sentit une main se poser sur son bras et ses yeux tombèrent sur Sorbier qui essayait d’attirer son attention.

— Vous avez vu ces montagnes ? lui demanda-t-il plein d’entrain en lui tendant des jumelles. Elles sont magnifiques, n’est-ce pas ? C’est une bonne chose, une très bonne chose…

Encore un peu désorientée, Hateya accepta machinalement les jumelles, mais fut incapable de formuler une réponse. Aucun son ne pouvait sortir de sa gorge serrée. Le prospecteur ne s’aperçut de rien. Perdu dans ses réflexions et impatient d’en savoir plus, il fixait la ligne de crête des montagnes en imaginant une myriade de possibilités toutes plus lucratives les unes que les autres.

— Je vais demander son avis à Oslan, la prévint-il distraitement.

Hateya le regarda s’éloigner pour rejoindre les jumeaux. Elle remarqua que les combinaisons des Sourciers étaient impeccables, exemptes de cette couche de sable et de poussière qui les avait recouverts au fur et à mesure qu’ils s’aventuraient dans la plaine. Oslan n’était pas blessé et se déplaçait avec aisance. Elle-même ne ressentait plus aucune douleur à la base de son cou. Avait-elle rêvé tout ce qu’ils avaient vécu ces derniers jours ? Hateya eut soudain une idée et fouilla avec fébrilité dans sa poche, là où elle était censée avoir rangé le bracelet de sa mère. Au lieu du bijou de métal incrusté de perles de corail, ses doigts sentirent les contours d’une petite masse à la surface lisse. Le cœur battant, elle sortit l’objet de sa poche et reconnut la pierre turquoise que lui avait offerte le Kachina. Elle se tourna une nouvelle fois vers leur navette et fut forcée de se rendre à l’évidence, aussi incroyable que la situation puisse être : elle avait voyagé à travers le temps pour revenir au moment de leur atterrissage sur Terra 56.

Léa s’approcha d’elle à son tour, ses échantillons de végétaux entre les mains.

— Capitaine, je pense que ces organismes sont des cyanobactéries. Ce sont des espèces pionnières capables de se développer dans des milieux inhospitaliers tels que celui-ci…

Léa parlait rapidement et sa voix légèrement tremblante trahissait son émotion.

— Sur terre, les cyanobactéries ont joué un rôle déterminant dans le développement de la vie, en favorisant la création d’une atmosphère aérobie. Sur Terra 56, elles attestent de la présence d’eau et peut-être même d’organismes plus complexes. Si nous poursuivions notre exploration, nous ferions sans doute d’autres découvertes.

Hateya avait déjà vécu cette scène, mais cette fois-ci, elle disposait de toutes les clés pour la comprendre. Avec le recul, il était évident que l’impatience de Léa n’était pas uniquement due à de la curiosité scientifique. Elle était animée par cet espoir insensé qui la hantait, jusqu’à altérer son jugement.

— Des cyanobactéries ? Vous êtes sûre de votre analyse ? lui demanda Hateya d’un ton neutre.

Surprise, Léa leva sur elle un regard interrogateur.

— Je… Vous croyez qu’il s’agit de lichens gélatineux ?

— Je pense que vous devriez prendre le temps de vérifier au microscope, insista Hateya avec bienveillance. On ne sait jamais, nous pourrions avoir des surprises…

Désarçonnée par cette remarque, Léa se ressaisit.

— Vous avez raison, Capitaine. Il est bien trop dangereux de nous contenter d’hypothèses sur une planète inconnue.

Un peu gênée, comme si elle avait été prise en faute, elle s’éloigna en appelant son frère.

— Oslan, tu peux m’apporter le microscope s’il te plait ?

Les jumeaux commencèrent à installer leur matériel sous l’œil de Sorbier. Corey, satisfait de ses tests, sortait du module pour les rejoindre. Hateya observa son équipe pendant un instant puis se retourna vers la plaine qui s’étendait à perte de vue. Dans quelques heures, elle se transformerait en une mer qui refléterait comme un miroir les rayons du soleil grenat. Au loin, la tempête s’approchait. Hateya entendait déjà ses premiers grondements et les nuages violets se rassemblaient pour former une masse menaçante. À la fois fascinée et incrédule, elle prit tout son temps pour apprécier ce paysage d’une beauté troublante. Que s’était-il réellement passé au cours de ces derniers jours : avaient-ils subi un test ? Avaient-ils réussi ou échoué ? Elle savait qu’il leur serait très difficile de localiser la grotte où ils avaient trouvé refuge. Quant à la crevasse où Léa était tombée, il était tout bonnement impossible de la retrouver. Mais tout cela n’avait aucune importance. Si cette planète dissimulait quelque part dans ses profondeurs la porte qui les mènerait vers un autre monde, le chemin leur serait montré en temps voulu, lorsqu’ils seraient prêts à accomplir ce voyage. Le cœur léger, Hateya sourit à cette idée. Une seule chose était certaine : Terra 56 était loin d’avoir livré tous ses secrets.

Crédit photo : Tanya Nevidoma on Unsplash

Publié par Hélène Néra

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