Nouvelle: « La signature de l’eau », 3ème partie

Une fois la radio éteinte, les discussions entre les Sourciers se poursuivirent pendant un long moment. Lorsqu’Hateya se rendit compte que leurs hypothèses ne faisaient que nourrir leurs incertitudes, et après plus de soixante-douze heures passées sur Terra 56, elle décida qu’il était temps de prendre un peu de repos. L’équipe d’explorateurs monta les deux abris qu’ils avaient à leur disposition ; des structures gonflables reliées au module par une série de câbles et de tuyaux. Conçus pour être installés rapidement, sans avoir recours à une technologie complexe, ils leur permettraient de faire une pause dans une atmosphère pressurisée et d’enlever enfin leurs casques.

Par mesure de précaution au vu de leurs récentes découvertes, ils définirent un périmètre autour de la grotte et y placèrent des détecteurs de mouvements qui les alerteraient en cas d’intrusion.

Au bout de quelques heures, Hateya finit par s’endormir, épuisée par une journée interminable qui les avait tous durement éprouvés. Durant ce court sommeil fragmenté, ses rêves furent saturés de lumière. Après avoir été confinée pendant des mois à bord du vaisseau mère dans une ambiance morne et froide, les couleurs de Terra 56 semblaient s’être imprimées sur sa rétine. Ses songes la menèrent jusqu’au sommet de mesas, dans des villages de pierre surplombant des vallées arides. En contemplant le ciel d’azur où régnait un soleil jaune, elle comprit qu’elle était revenue sur la Première Terre. Nostalgique, elle profita de la sensation du vent sur sa peau et chercha dans l’air brûlant le souvenir de la rosée. Reprenant sa route, elle déambula dans des champs de maïs multicolore, puis fut entraînée dans une ronde étourdissante, au milieu de visages tour à tour effrayants ou grotesques : coiffes de plumes, becs d’oiseaux, museaux de renards et dents acérées. Des voix s’élevèrent alors depuis le sol pour réciter de longues prières dans une langue inconnue, et Hateya crut l’espace d’un instant que la terre elle-même s’était mise à parler. Gagnée par la peur, elle repéra parmi les danseurs un masque qui captura plus particulièrement son attention. En forme de heaume, barré de motifs jaune et turquoise, il était encadré par deux ailes de corbeaux qui se déployèrent lentement au-dessus d’elle.

En ouvrant les yeux, Hateya découvrit Corey penché sur elle.

— J’ai cru que je n’arriverais pas à vous réveiller, révéla celui-ci d’un air inquiet.

Hateya passa les mains sur son visage, luttant pour reprendre ses esprits.

— Vous n’avez pas de nausées ou de maux de tête depuis hier ? demanda le mécanicien.

— Non, je me sens parfaitement bien, mentit Hateya.

La douleur pulsait atrocement à la base de son crâne, à l’endroit où la pierre l’avait heurtée. Elle se redressa avec précaution dans l’espace exigu de l’abri qu’elle avait partagé avec Sorbier et Corey. Ses rêves l’avaient profondément troublée. Étaient-ils la conséquence du coup qu’elle avait reçu sur la tête ou bien un message de son subconscient ? La découverte du masque, le signal radio : tous ces évènements devaient bien avoir un sens. Restait à comprendre lequel. Hateya fouilla dans son sac qui contenait les quelques effets personnels dont elle ne se séparait jamais. Sur une intuition, elle sélectionna le bracelet en argent et perles de corail qu’elle tenait de sa mère. Elle l’observa pensivement avant de le ranger avec soin dans une poche facilement accessible, située sur le devant de sa combinaison.

Une fois prêts, les trois explorateurs sortirent ensemble de l’abri et constatèrent que la tempête avait pris fin. Attirée par la lumière, Hateya fit quelques pas à l’extérieur de la grotte. Dans son dos, elle entendit Corey appeler Léa et Oslan. Elle voulut se retourner, mais elle était subjuguée par la vision du soleil grenat qui se levait sur Terra 56. Malgré l’aube et quelques nuages d’altitude, les deux croissants de lune étaient encore visibles dans le ciel. Après ses rêves étranges, cette vue résonnait particulièrement en elle, comme un souvenir très ancien. Hateya prit une grande inspiration, regrettant son oxygène filtré qui la privait des odeurs de la montagne. La tempête terminée, ils pourraient mettre son plan à exécution sans tarder. Corey démonterait la radio du module, et ils pourraient grimper jusqu’à une position dégagée, améliorant ainsi leurs chances de contacter le vaisseau mère.

— Capitaine, l’interpela Corey. Léa et Oslan ne sont pas dans la grotte !

La nouvelle glaça le sang d’Hateya qui s’empressa de le rejoindre devant le second abri, plus petit, dans lequel les jumeaux avaient passé la nuit. Il était vide, et sa toile dégonflée ondulait légèrement sous l’effet du vent.

— Ils sont peut-être retournés dans l’autre salle, proposa Sorbier dans leur dos.

Pour s’en assurer, le prospecteur se dirigea vers le fond de la grotte et s’engouffra dans la galerie. Hateya le laissa faire, mais elle avait l’intuition qu’il ne trouverait rien. Un pressentiment qui se confirma lorsque la voix de Corey s’éleva de nouveau depuis le module.

— La radio a disparu !

De rage, le technicien jura et donna un coup de pied dans les roues du véhicule.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda Hateya, incrédule.

— Léa et Oslan… Ils ont démonté la radio eux-mêmes !

Hateya se pencha à son tour dans l’habitacle et constata, médusée, que l’emplacement de la radio sur le tableau de bord était vide.

— Ils ont cassé des pièces et arraché des câbles. C’est un véritable massacre ! Ils ont aussi désactivé les détecteurs de mouvement. Nous étions totalement vulnérables sans le savoir. Mais qu’est-ce qui leur a pris ?

Tandis que Corey laissait libre cours à sa colère, Hateya s’efforçait de rester calme en dépit de l’angoisse qui lui dévorait les entrailles. Sans la radio, leurs chances d’être secourus s’amenuisaient drastiquement. Depuis leur atterrissage, tous les plans qu’ils échafaudaient s’effondraient les uns après les autres comme des châteaux de cartes.

Lorsque Sorbier revint seul, l’air défait, Hateya l’interpela sans ménagement :

— Si vous savez quelque chose, c’est le moment de le dire !

Sorbier leva les mains en signe d’impuissance.

— J’ignorais totalement qu’elles étaient leurs intentions, lui assura-t-il. Ils paraissaient tous les deux déterminés à poursuivre la mission. Cela m’arrangeait, bien sûr. Jusqu’ici, je n’ai pas grand-chose à mettre dans mon rapport. Mais je tiens avant tout à rester en vie, croyez-moi.

Sorbier semblait sincère, et Hateya décida de lui accorder le bénéfice du doute. Depuis l’incident du masque, et surtout le mystère du message radio, le prospecteur s’était montré moins arrogant, comme s’il prenait enfin conscience de la réalité de leur situation.

Les trois sourciers sortirent de la grotte à la recherche de Léa et Oslan. Ils ne tardèrent pas à repérer une empreinte de botte dans une flaque gelée, vestige des températures très basses de la nuit.

— Il faut les retrouver ! encouragea Hateya. Sans réserve d’oxygène, ils n’ont pas pu aller bien loin.

Cette planète cherchait décidément à les entraîner sur une voie bien précise. La solution était peut-être de cesser de lutter et de se laisser guider.

— Et le module ? demanda Corey.

— Je pense qu’il faut prendre le risque de l’abandonner ici. La radio représente notre meilleure chance de nous en sortir.

— Et s’il s’agissait d’un piège ? suggéra Sorbier. Et si quelque chose essayait de nous attirer loin du module ?

Ils réfléchirent tous les trois en silence à cette terrifiante possibilité.

— Il n’y a pas de traces de lutte, analysa Hateya. Nous ne pouvons pas abandonner Léa et Oslan à leur sort, et de toute façon, nos options sont extrêmement limitées. Attendre ici jusqu’à ce que nos réserves d’oxygène et de nourriture soient épuisées, cela ne me parait pas être une meilleure solution…

— Qu’est-ce qui leur a pris de dérober la radio ? s’interrogea Corey.

— Nous le découvrirons lorsque nous les aurons retrouvés. Nous n’avons pas de temps à perdre !

Convaincus par la détermination d’Hateya, les deux hommes l’aidèrent à rassembler leur matériel. Prudent, Corey n’oublia pas d’emporter quelques longueurs de corde. En plus de son revolver, Hateya glissa un couteau à sa ceinture.

— Quoi qu’il arrive, nous avons huit heures d’autonomie en oxygène devant nous, les prévint Corey. Nous devrons impérativement être revenus au module dans ce laps de temps.

Cet avertissement en tête, ils se mirent en route et s’enfoncèrent dans la montagne au milieu des blocs de roche érodés par le vent et blanchis par le soleil. Le paysage n’était pas totalement désertique. Une maigre végétation poussait entre les pierres : des buissons d’épineux, quelques arbustes et des touffes d’herbe dont les extrémités se terminaient en grappes de fleurs rouges. En raison du terrain difficile, le chemin emprunté par les jumeaux était le plus souvent évident, mais les trois Sourciers perdaient parfois leur trace. Ils devaient alors se séparer et tourner en rond jusqu’à ce que l’un d’entre eux trouve enfin une empreinte de semelle dans le sable ou dans la poussière. Depuis une crête, ils eurent soudain une vue dégagée sur la plaine qu’ils avaient traversée avec leur module. Elle était désormais recouverte d’eau à perte de vue, formant une mer très calme dont la surface se plissait délicatement sous l’effet du vent. Sur la ligne d’horizon, les nuages semblaient aspirés par les flots, jusqu’à se confondre avec eux. Pleuvait-il encore à quelques kilomètres de là ? La scène rappelait certains paysages de la Première Terre passés au filtre des couleurs de Terra 56 : un camaïeu de pourpre, d’amarante et de grenat. Hateya eut une pensée pour la navette, sans doute emportée par les vagues et définitivement perdue. Ils n’avaient plus le choix : ils devaient impérativement retrouver la radio.

— À votre avis, qu’avons-nous réellement découvert dans la grotte ? lui demanda Sorbier alors qu’ils reprenaient leur route.

— Pourquoi aurais-je la réponse à cette question ?

— Je ne sais pas, répondit Sorbier en haussant les épaules. Appelez ça une intuition.

— Je pense que cette grotte est une tombe et que nous avons dérangé l’esprit qui y reposait. Notre arrivée sur Terra 56 a rompu un équilibre, et tant que nous ne l’aurons pas rétabli, nous ne pourrons pas quitter cette planète.

Hateya avait lancé cette idée par pure provocation, persuadée que le prospecteur allait lui rire au nez. À sa grande surprise, il n’en fit rien.

— Vous me prenez pour un salaud, c’est ça ? s’enquit-il après un silence. J’ai bien vu comment vous me regardiez tout à l’heure. Vous m’imaginez prêt à sacrifier Léa et Oslan pour assurer le succès de cette expédition.

— J’ignore si vous êtes un salaud, Sorbier. En revanche, je suis persuadée que vous êtes un idiot. Un de ces idiots dangereux qui ont mené la Première Terre à la catastrophe.

Nullement vexé, Sorbier éclata de rire.

— C’est une question de point de vue. Ce sont les idiots dans mon genre, avec leur soif de richesse et de gloire, qui ont poussé l’humanité de plus en plus loin. Jusqu’à ces vaisseaux spatiaux qui nous transportent aujourd’hui d’un bout à l’autre de la galaxie.

— Pour une fois, je dois admettre que je suis d’accord avec vous. C’est en effet une question de point de vue…

Hateya n’entendit pas la réponse de Sorbier. À une cinquantaine de mètres d’eux, de l’autre côté du ravin, elle venait d’apercevoir une silhouette humanoïde qui se dressait, immobile, au sommet d’un rocher. Une longue robe grise dissimulait son corps élancé aux épaules légèrement courbées. Malgré la chaleur qui faisait onduler l’air et brouillait sa vue, Hateya reconnut immédiatement la forme de son masque surmonté de deux bois de cervidés aux entrelacs désormais familiers. Il n’était pas forgé dans de l’or comme celui qu’ils avaient trouvé dans la grotte, mais dans un métal sombre. Le cœur battant, Hateya cligna des yeux en portant instinctivement sa main à sa nuque : était-elle victime d’une hallucination ?

— Capitaine, attention !

Hateya se sentit poussée sans ménagement sur le côté. Au même moment, une ombre passa juste au-dessus d’elle. Elle se réceptionna lourdement sur le sol et se redressa aussi vite qu’elle le put, gênée dans ses mouvements par sa combinaison. Face à elle, un fauve doté d’une mâchoire démesurée faisait volte-face, prêt à se jeter de nouveau sur elle. De la taille d’un gros chien, ses larges épaules étaient recouvertes d’une crinière qui s’étendait jusqu’au milieu de son dos à la fourrure bringée. Le regard étincelant de rage d’avoir manqué sa proie, il se ramassa sur lui-même et émit un grondement sourd et menaçant. Hypnotisée l’espace d’un instant par ses yeux jaunes, Hateya le vit bander ses muscles et planter fermement ses griffes dans la poussière. Elle dégaina son arme et lorsque l’animal bondit sur elle, elle pressa la gâchette. Touché en plein poitrail, le fauve s’effondra avec un glapissement. La main crispée sur son revolver encore fumant, Hateya contemplait la créature à ses pieds, aussi choquée par la portée de son geste que par la violence de cette attaque. Elle venait de tuer un spécimen d’une espèce extra-terrestre, à l’instant même où elle la découvrait. Se souvenant de la silhouette qu’elle avait aperçue de l’autre côté du ravin, elle releva la tête, mais l’horizon était de nouveau vide.

Un peu pâle, Sorbier donna une tape amicale sur l’épaule de Corey.

— Heureusement que vous étiez là ; je n’ai absolument rien vu ! Il devait nous guetter depuis les hauteurs.

Les Sourciers se rassemblèrent autour de la dépouille de l’animal comme pour la veiller. Partagés entre la tristesse et le soulagement d’être sain et sauf, ils purent l’observer de près pour la première fois. Il avait toutes les caractéristiques d’un redoutable prédateur avec une tête massive, de longs crocs qui dépassaient d’un museau d’hyène. Son corps lourd et trapu paraissait plus taillé pour les attaques fulgurantes que pour la course. Les petits cervidés qui s’aventuraient dans la plaine à marée basse étaient-ils ses proies de prédilection ? À moins que les montagnes ne leur réservent de nouvelles surprises.

Retrouvant ses esprits, Hateya s’apprêtait à remercier Corey lorsque des cris de détresse détournèrent leur attention. Reconnaissant la voix d’Oslan, ils abandonnèrent le cadavre de l’animal derrière eux et s’éloignèrent au pas de course. Au creux d’une dépression située à quelques dizaines de mètres en contrebas, ils découvrirent le géologue aux prises avec trois autres fauves. Ils l’avaient acculé dans un recoin et s’avançaient lentement vers lui. Visiblement blessé, plié en deux, Oslan se tenait les côtes. De sa main libre, il tentait de se défendre avec un maigre bâton.

Hateya tira en l’air pour faire diversion. Alertés par ce bruit inconnu et l’arrivée de trois nouveaux bipèdes à l’attitude menaçante, les fauves finirent par se replier. En quelques bonds, ils disparurent derrière les rochers.

Épuisé, Oslan tomba à genoux en tendant une main en direction de ses compagnons.

— Léa… vous devez m’aider…

Tandis que Sorbier et Hateya s’assuraient que tout danger était écarté, Corey s’accroupit auprès d’Oslan pour le soutenir.

— Vous êtes blessé ?

Il vérifia sa combinaison et fut soulagé de la trouver intacte.

— Je crois que j’ai une côte cassée, répondit le géologue avec une grimace de douleur. Je suis tombé en essayant de leur échapper.

— Que vous est-il arrivé ? l’interrogea fébrilement Hateya. Où est Léa ?

— Il y a eu un glissement de terrain. J’ai réussi à éviter la chute, mais Léa a disparu dans une crevasse. Je n’ai rien pu faire… J’étais en train de rebrousser chemin pour chercher du secours quand ils m’ont attaqué.

— Et la radio ? demanda Sorbier.

— C’est Léa qui la portait. Elle est tombée avec elle.

En entendant cette nouvelle, le prospecteur agrippa le bras d’Oslan et le secoua violemment, lui arrachant un grognement de douleur.

— Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? Des risques que vous nous faites prendre ? Comment avez-vous pu faire une chose pareille ?

— Calmez-vous ! intervint Hateya en le forçant à lâcher prise. Nous n’avons pas de temps ou d’énergie à perdre en nous battant les uns contre les autres.

Sorbier s’éloigna à regret, le regard plein de colère.

— Où est tombée Léa, Oslan ? lui demanda doucement Hateya. Vous pouvez nous emmener ?

Oslan hocha la tête, le front couvert de sueur. Corey l’aida à se relever et il guida le groupe jusqu’à une corniche qui présentait des stigmates d’un éboulement. Elle dominait un ravin formé d’une pente très raide, mais pas totalement abrupte. Plus bas, il se terminait par une crevasse qui ressemblait à une longue balafre dans les plis de la roche. À cette distance, il était impossible de déterminer sa profondeur.

Les Sourciers commencèrent par appeler Léa dans l’espoir d’entendre un signe de vie, en vain.

Agenouillé au bord de la corniche, Oslan fixait le ravin d’un air désespéré.

— Nous devons faire quelque chose pour sauver Léa, Capitaine. Je vous en supplie !

Hateya posa une main réconfortante sur son épaule, mais elle n’était pas très optimiste. De plus, l’heure tournait. Ils avaient quitté le module depuis plusieurs heures, et il fallait encore prévoir le temps d’effectuer le trajet du retour.

— Nous n’avons pas le choix, trancha-t-elle. Nous devons descendre.

— Nous n’aurons pas assez de corde, la prévint Corey.

— Je peux toujours m’approcher de la crevasse. Je parviendrais peut-être à voir ou entendre quelque chose.

Sans attendre, Corey l’aida à sécuriser la corde à un rocher. Pendant qu’elle se harnachait, Hateya se tourna vers Oslan.

— Je crois que vous nous devez au moins une explication.

— C’est Léa qui a eu l’idée de prendre la radio pour vous empêcher de mettre fin à la mission et d’appeler le vaisseau mère à l’aide. Nous voulions simplement gagner quelques heures, pousser notre exploration un peu plus loin dans l’espoir de capter un nouveau signal…

— Mais pour quelle raison ? Que cherchiez-vous dans ces montagnes ?

Oslan se tut un instant, comme s’il hésitait à répondre. Son regard devint fuyant et en même temps, il considérait les trois autres Sourciers avec méfiance. Puis il se tourna de nouveau en direction de la crevasse où était tombée sa sœur. Hateya pouvait sentir son indécision, très certainement liée à ce secret que les jumeaux protégeaient jalousement. Au bout de quelques secondes, les épaules d’Oslan s’affaissèrent et il céda avec un profond soupir :

— Notre mère a disparu il y a vingt ans, au cours d’une mission semblable à celle-ci, raconta-t-il gravement. Ni son vaisseau ni le reste de son équipage n’ont jamais été retrouvés. Nous ignorions même quelle était leur localisation exacte au moment de leur disparition. D’après les autorités, ils semblent s’être littéralement évaporés. Les recherches n’ont jamais rien donné, et nous avions perdu tout espoir de comprendre ce qui leur était arrivé. Il y a cinq ans, une balise a été interceptée par hasard par un cargo de ravitaillement. Elle contenait des données et des enregistrements audio provenant du vaisseau de notre mère. Cette balise avait dû être larguée comme une bouteille à la mer et dériver dans l’espace pendant tout ce temps. Les documents qu’elle renfermait ont immédiatement été classés confidentiels, mais après de longues tractations, nous avons été autorisés à consulter certains d’entre eux. Apparemment, notre mère et son équipage avaient commencé l’exploration d’une planète…

— Et vous croyez que cette planète pourrait être Terra 56 ? l’interrompit Hateya.

Oslan acquiesça d’un signe de tête.

— C’est insensé, explosa Sorbier. Et vous pensiez tomber comme par miracle sur votre mère dans ces montagnes, vingt ans après sa disparition ?

Piqué au vif par le ton condescendant du prospecteur, Oslan se releva pour lui faire face.

— Cela vous dépasse, n’est-ce pas, Sorbier ? lâcha-t-il avec un sourire amer et en faisant un pas vers lui comme pour le défier. Depuis la découverte de la balise, nous n’étions plus impuissants. Nous avons passé ces cinq dernières années à travailler avec acharnement pour compiler des indices. Terra 56 est située dans la zone où le vaisseau de notre mère a émis son ultime communication. Elle possède de nombreux points communs avec la mystérieuse planète que décrivaient les documents de la balise : le soleil grenat, les deux lunes et même les mouvements repérés à sa surface, comparables à des migrations de troupeaux.

Loin d’être apaisé par ces révélations, Sorbier s’approcha à son tour d’Oslan, la mâchoire crispée et les poings serrés. Corey jeta à Hateya un regard inquiet, comme s’il craignait que les deux hommes en viennent aux mains.

— Vous nous avez menti, accusait Sorbier. Vous avez rejoint le programme des Sourciers dans l’unique but d’enquêter sur votre mère. Vous êtes un imposteur ! Si nous nous en sortons vivants, je ferai en sorte que vous passiez le reste de votre carrière sur une colonie minière, ensevelis sous les rapports.

— C’est vous la foutue imposture, Sorbier ! répliqua Oslan avec un mépris non dissimulé. Je vous entends encore lorsque nous avons découvert le masque dans la grotte. Vous seriez prêt à détruire une civilisation extra-terrestre pour vous approprier ses ressources.

— Ça suffit ! intervint Hateya pour interrompre le règlement de comptes. Je regrette que vous ne m’ayez pas dit la vérité, Oslan. J’aurais pu vous aider. Vous nous avez tous mis en danger en vous lançant tête baissée dans les montagnes. C’était un plan stupide, irresponsable.

Oslan secoua la tête :

— Pas si stupide que ça, Capitaine, se défendit-il avec énergie. Nous sommes persuadés qu’il y a sur Terra 56 une forme d’intelligence qui a essayé d’entrer en contact avec nous en émettant ce message radio. À votre avis, que se passera-t-il lorsque les Nations Unies débarqueront avec leurs vaisseaux militaires et leurs délégations ? Combien de vaisseaux enverront-ils ? Dix, cent ? Ils sont à peine moins brutaux que les Compagnies Minières. Leur protocole vis-à-vis des intelligences extra-terrestres est une hypocrisie. Nous ne parviendrons jamais à les considérer comme des égaux. Nous chercherons à les coloniser, voilà tout. C’est ce que nous avons toujours fait sur la Première Terre. Vous le savez mieux que personne, Capitaine, plaida-t-il avec émotion. Nous avions là une occasion unique. Je ne parle pas seulement d’une chance de découvrir ce qui est arrivé à notre mère, mais aussi d’établir une réelle communication avec une intelligence extra-terrestre.

Hateya ne répondit rien. Elle comprenait les raisons qui avaient poussé Oslan et Léa à se lancer dans leur quête sans espoir. Comme tous les descendants des peuples amérindiens, elle connaissait la blessure causée par un deuil impossible : celui d’une terre et d’une liberté confisquées. Ce déchirement, qui se transmettait de génération en génération, conduisait aux plus grands désespoirs comme aux décisions les plus irrationnelles.

Une fois prête, Hateya commença à descendre lentement dans le ravin. À chaque pas, elle sentait les pierres rouler sous ses pieds. Lancinante, la douleur à la base de son crâne ne lui laissait aucun répit. Dans son casque, le bruit de sa respiration devenait assourdissant. Tandis qu’elle progressait, une pensée dérangeante la harcelait : et si Oslan avait raison ? Dès leur atterrissage, elle avait pressenti que Terra 56 recelait bien plus qu’une faune et une flore exceptionnelles. C’était probablement ce que les esprits venus la visiter dans ses rêves avaient voulu murmurer à son oreille.

Arrivée au bout de la corde, elle appela de nouveau Léa. En tentant de percer l’obscurité qui régnait dans la crevasse, elle se souvint que les Occidentaux n’utilisaient que quatre points cardinaux, là où les Amérindiens considéraient également le zénith et son opposé, le nadir. Hateya avait toujours vu dans cette omission la preuve d’une pensée plate, amputée. Elle leva la tête et s’adressa aux trois hommes restés sur la corniche.

— Si je ne suis pas revenue d’ici une heure, vous retournerez sans moi au module ! C’est un ordre !

Corey se pencha un peu plus dans sa direction, craignant d’avoir mal entendu.

— Qu’est-ce que vous voulez dire, Capitaine ?

Au lieu de répondre, Hateya dégaina son couteau et commença à couper la corde. Il était temps de réfléchir en trois dimensions.

La suite, c’est par ici

Crédit photo : George Fitzmaurice on Unsplash

Publié par Hélène Néra

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