Nouvelle: « La signature de l’eau », 2ème partie

Hateya se sentit aspirée dans un gouffre sans fond et s’éveilla en sursaut. Elle cligna des paupières, déstabilisée par la pénombre après une journée passée sous un soleil éblouissant. Son crâne, traversé par de douloureux élancements, semblait pris dans un étau. À l’extérieur de la grotte où les Sourciers avaient trouvé refuge, la nuit était tombée et la tempête faisait rage. Hateya tendit la main vers la lampe posée sur le tableau de bord pour en augmenter l’intensité. Ce geste renforça brutalement sa migraine et déclencha une vague de nausée. Elle perçut un mouvement du coin de l’œil et frissonna : perchée sur de longues pattes grises, une sorte d’araignée au corps translucide avait entamé l’ascension de son genou. Hateya la chassa d’un revers de main et sortit précipitamment du module comme si son siège était devenu brûlant. Dès qu’elle toucha le sol, l’araignée se remit sur ses pattes et reprit sa course. Hateya leva sa botte pour l’écraser et s’arrêta au dernier moment, prenant conscience de l’absurdité de son geste : à peine quarante-huit heures après leur atterrissage sur Terra 56, elle s’apprêtait à détruire l’une de ses espèces endémiques.

— Un problème avec les araignées, Capitaine ?

Corey se tenait debout face à elle, un kit de premiers soins entre les bras et un sourire amusé sur les lèvres.

— J’ai failli la tuer… se désola Hateya. Quel réflexe absurde. Ce n’était même pas une araignée, n’est-ce pas ?

— Probablement pas. Vous êtes phobique ? lui demanda Corey.

— Vous n’avez pas idée !

Hateya n’aimait pas faire cet aveu. En général, il incitait ses interlocuteurs à partager leur expérience la plus traumatisante. Elle se souvenait encore de cette anecdote racontée des années plus tôt par un officier de bord. C’était un souvenir de la Première Terre, le récit d’une nuit passée dans un bâtiment abandonné à la frontière entre le Mali et l’Algérie. Les araignées y étaient si grosses qu’il devenait possible de les entendre vagabonder dans l’obscurité.

— Que m’est-il arrivé ?

— Il y a eu un petit éboulement à l’entrée de la grotte. Sans doute à cause de la tempête. Vous avez reçu une pierre sur la tête et vous avez perdu connaissance pendant quelques minutes.

Hateya porta une main à son cou et massa la zone douloureuse sous la combinaison, au niveau de sa nuque. À quelques centimètres près, son casque aurait absorbé la plus grande partie du choc.

— Où sont les autres ?

— Ils sont partis explorer le reste de la grotte pour s’assurer qu’il n’y avait pas de danger.

Hateya grogna intérieurement à cette nouvelle. Elle n’aimait pas l’idée que leur équipe se soit séparée, mais elle était la seule fautive. Elle n’aurait pas dû se laisser surprendre par cet éboulement. Oslan avait certainement pris la tête du groupe comme le prévoyait la chaîne de commandement.

L’esprit un peu plus clair, elle s’aperçut que la grotte n’était pas complètement épargnée par la tempête. De l’eau s’écoulait depuis les plafonds et le long des parois. Quant au vent, il semblait avoir trouvé un chemin à travers la roche. À chaque rafale, d’étranges sifflements résonnaient depuis ses profondeurs. Grâce à Corey, les Sourciers avaient réussi à devancer la marée. Les silhouettes des montagnes aux sommets enneigés s’étaient progressivement rapprochées, et les tapis d’algues avaient cédé la place à des étendues rocailleuses. En se référant aux marques d’érosion, Oslan les avait guidés jusqu’à une hauteur qui lui paraissait sûre. Là où Hateya ne voyait que des blocs de roche délavés par de longues trainées jaune et ocre, le géologue était capable d’identifier les différentes strates qui racontaient l’histoire de la montagne.

S’ils étaient désormais hors d’atteinte de la marée, la tempête avait fini par les rattraper. Les nuages avaient entièrement recouvert le ciel, provoquant une chute brutale de la luminosité et de la température. Des trombes d’eau s’étaient mises à tomber et s’accumulaient sur un sol trop asséché pour les absorber. Confrontés à un terrain de plus en plus accidenté qui risquait d’endommager le module, les Sourciers avaient cherché un refuge. Oslan avait repéré une cavité suffisamment large pour y faire entrer leur véhicule. Ils s’y étaient engouffrés sans attendre, soulagés de trouver un endroit où s’abriter. Ils s’étaient vite aperçus que la grotte était habitée par une faune variée composée de différentes espèces aux corps ou aux carapaces blanchâtres, apparentées aux diptères, aux coléoptères ou encore aux scorpions. Léa avait été enchantée de cette découverte ; Hateya un peu moins.

— Vous devriez vous asseoir, l’encouragea Corey. Il faut que je vérifie vos signes vitaux. Vous avez perdu connaissance ; c’est la procédure.

— Je vais très bien, ça ne sera pas nécessaire. Passez-moi plutôt une lampe, je vais rejoindre le reste de l’équipe.

Corey s’exécuta avec réticence et regarda Hateya se diriger vers le fond de la grotte dont les aspérités dissimulaient un passage étroit. Avant de s’y glisser, la Capitaine eut un moment d’hésitation. Elle était de nouveau hantée par ce pressentiment qui la tourmentait depuis qu’ils s’étaient aventurés dans la plaine.

— Qu’est-ce que vous pensez de notre découverte ? lui demanda Corey dans son dos. Vous n’avez pas donné votre avis tout à l’heure…

Hateya leva sa lampe. Le faisceau lumineux balaya la paroi au-dessus de la galerie et révéla une saillie aux formes étranges qui paraissait presque avoir été sculptée dans la pierre.

— Sorbier est persuadé qu’il s’agit d’un pur hasard. Que ce sont notre imagination et notre cerveau qui nous font voir un visage !

— Cela ne m’étonne pas de la part de Sorbier, railla Hateya. Il connait les lois qui encadrent notre expédition. Si nous trouvions la moindre trace d’une civilisation extraterrestre, Terra 56 tomberait sous la protection des Nations Unies et les Compagnies Minières devraient renoncer à exploiter leurs ressources naturelles.

— Tout de même, renchérit distraitement Corey. On dirait vraiment une sculpture…

Le jeu d’ombre et de lumière créé par la lampe d’Hateya dessinait en effet les contours d’un visage humanoïde, long et étroit, avec un front proéminent sous lequel on devinait deux yeux en amande. Cette saillie pouvait tout à fait être l’œuvre patiente de la nature et de l’eau qui ruisselait depuis le plafond. Mais cela n’expliquait pas l’émotion qui avait saisi Hateya lorsqu’elle l’avait vue pour la première fois : cette impression de puissance et de dignité ; cette force venue du fond des âges.

— Corey, attendez-moi ici, ordonna-t-elle fermement. Et ne perdez pas le module des yeux.

Fascinée par la sculpture, Hateya dut faire un effort pour parvenir à s’en détourner. Puis elle rassembla son courage et pénétra dans la galerie, progressant lentement et vérifiant à chaque instant où elle posait le pied. Elle ne tarda pas à entendre les voix de Sorbier et d’Oslan. Après quelques pas supplémentaires, elle déboucha dans une large cavité traversée par plusieurs petits ruisseaux qui avaient fini par creuser leur lit dans la roche. Ils circulaient entre les colonnes stalagmitiques, des édifices pâles et pétrifiés aux allures de cathédrales. La lumière des lampes des Sourciers semblait danser sur les murs, reflétée par l’eau et par des filaments lumineux qui pendaient depuis les plafonds. Composés de délicates perles phosphorescentes, ces filaments donnaient l’illusion de se trouver sous un ciel étoilé. Léa, Oslan et Sorbier se tenaient debout au centre de la salle, absorbés par le spectacle.

— Comment vous sentez-vous, Capitaine ? lui demanda Oslan en la voyant approcher.

— Tout va bien, les rassura Hateya en se massant une nouvelle fois le cou.

— Vous pourriez avoir un traumatisme crânien… Corey vous a-t-il examinée ?

— C’est magnifique, commenta Hateya en désignant le plafond, autant par curiosité que pour changer de sujet.

— Ce sont des larves de diptères, expliqua Léa. Elles utilisent la lumière afin d’attirer et de piéger leurs proies.

Hateya se laissa gagner par l’ambiance apaisée qui régnait dans la cavité ; le bruit de l’eau qui s’écoulait et la faible luminosité aux reflets bleutés. Le ravissement ne dura que quelques secondes et s’éteignit brutalement lorsqu’elle surprit Léa et Oslan échanger un regard lourd de sous-entendus.

— Léa ? Vous voulez bien m’expliquer ce qui se passe ?

Léa hésita, puis se tourna vers son frère qui l’encouragea d’un signe de tête.

— Nous avons trouvé quelque chose, Capitaine.

Léa guida Hateya jusqu’à un bassin naturel creusé dans la roche. Elle dirigea le faisceau de sa lampe directement dans l’eau. Le souffle coupé, Hateya observa l’objet qui reposait au fond, presque entièrement recouvert de sable. Il ressemblait à une plaque de métal dont l’éclat faisait tout de suite penser à de l’or. On y distinguait les marques de plusieurs incrustations qui évoquaient un œil et peut-être le début d’une bouche.

— Je voulais m’assurer de la présence d’insectes dans l’eau. Ce sont eux qui sont censés nourrir les larves. C’est comme ça que nous l’avons découvert.

— Ce pourrait être un masque, proposa timidement Oslan. Nous n’avons pas osé y toucher.

Retrouvant ses esprits, Hateya se tourna vers les trois Sourciers.

— Vous étiez prêts à me dissimuler une telle information ? demanda-t-elle d’un ton sévère. Vous connaissez pourtant les règles. Cette expédition est officiellement terminée. Le protocole est très clair : si nous trouvons la moindre preuve attestant de l’existence d’une civilisation extraterrestre, nous sommes censés nous retirer sur la pointe des pieds. Les Nations Unies prendront le relais et réaliseront leurs propres études afin d’évaluer la situation et décider de l’opportunité d’entrer ou non en contact avec elle.

— Et si ce n’était qu’un leurre ? suggéra Léa. Un phénomène naturel qui a l’apparence d’un objet crée intentionnellement. Comme ce « visage » à l’entrée de la galerie…

— Ne soyez pas ridicule, trancha Hateya. Compte tenu du degré de sophistication de cet objet, cela me paraît hautement improbable.

— Regardez les colonnes stalagmitiques ; on pourrait jurer qu’elles ont été sculptées !

— Je ne comprends pas votre hésitation. En tant que biologiste, vous savez que notre simple présence met potentiellement en danger les espèces évoluées. Nous sommes les vecteurs de toutes sortes de bactéries et nous pourrions tout à fait les contaminer.

— Nous sommes coincés ici jusqu’à la fin de la tempête, s’entêtait Léa. Pourquoi ne pas en profiter pour poursuivre nos recherches ?

Sans prévenir, Sorbier se pencha au-dessus du bassin et y plongea les mains. Il se saisit de la plaque et la sortit de l’eau. Horrifiée, Hateya fit un pas en arrière. Son instinct lui soufflait qu’ils étaient en train de commettre une terrible erreur ; une transgression dont les conséquences seraient dramatiques.

— Vous avez perdu l’esprit ? Reposez ça tout de suite ! Vous m’entendez ?

— Il fallait agir, Capitaine Somari, jugea Sorbier. J’ai pris la décision pour vous, voilà tout !

Partagés entre la peur et la fascination, les quatre sourciers observèrent l’objet que le prospecteur tenait à bout de bras. Comme l’avait deviné Oslan, il s’agissait d’un masque de forme oblongue, long d’une cinquantaine de centimètres, avec des incrustations turquoise qui soulignaient deux yeux et dessinaient une sorte de tatouage le long des joues.

— Il ressemble au visage gravé dans la roche, remarqua Léa.

— Très bien ! s’exclama Hateya en reprenant ses esprits. Grâce à Sorbier, nous avons toutes les preuves que vous réclamiez. Nous avons la confirmation qu’il nous faut stopper immédiatement toute prospection.

— Je ne vais pas renoncer à toute une planète pour un simple masque ou un dessin dans la pierre, répliqua le prospecteur. Vous pourriez tout aussi bien me montrer une créature souffler dans une flûte en os tout en dansant autour d’un feu… Nous sommes bien loin de pouvoir qualifier tout cela de « civilisation ».

— Vous ne savez pas de quoi vous parlez, Sorbier. Cette décision ne vous appartient pas. Dieu merci, il existe des gens plus compétents que vous pour se pencher sur la question.

Sorbier dévisagea Hateya avec suspicion.

— Je vous ai vexée, réalisa-t-il. C’est à cause de vos origines, je parie. Vous êtes indienne, c’est ça ? Vous n’êtes pas objective, Somari. Vous laissez vos émotions et votre histoire personnelle influencer votre jugement.

— Le terme correct est « Amérindienne ». D’autre part, il est évident que vos employeurs vous ont lancé sur la piste du métal comme un chien sur un os. Vous avez vu le potentiel de ces montagnes et vous tenez de l’or entre vos mains. Nous savons tous les deux que c’est tout ce qui vous intéresse. Mais reprenons votre raisonnement. En effet, nous ne sommes plus au XVIe siècle. L’humanité a décidé qu’il n’était plus possible de s’approprier les ressources d’une autre civilisation ou de mettre en danger son existence même. Ces principes ont pour but de protéger d’éventuelles formes d’intelligence extraterrestre aussi bien que l’espèce humaine.

— Et si la civilisation qui a produit ce masque était éteinte ? proposa Oslan.

— Cela ne change rien. Nous ne sommes plus compétents, voilà tout.

— Taisez-vous ! s’écria Léa qui s’était légèrement écartée. Écoutez !

Surpris, le groupe cessa toute discussion et tendit l’oreille. Les sifflements provoqués par le vent s’étaient brutalement accentués. Ils s’entremêlaient pour former un chant sinistre, comme une longue plainte. Hateya reconnaissait les accents de cette mélodie lancinante qui racontait le deuil et la séparation. Au bout de quelques secondes, Oslan arracha le masque des mains de Sorbier et le remit précipitamment à sa place dans le bassin. Brouillée par le sable qui remontait à la surface, l’eau se troubla.

— Nous n’aurions jamais dû y toucher, se désola Oslan. Le Capitaine Somari a raison. Depuis que nous sommes arrivés sur Terra 56, nous avons enchaîné les erreurs.

Ce reproche semblait surtout adressé à sa sœur qui ne répondit rien et soutint crânement son regard. Cet échange renforça la conviction d’Hateya : les jumeaux lui cachaient quelque chose.

— Capitaine ? Nous avons un signal radio !

La voix de Corey, légèrement étouffée, leur parvenait depuis l’autre côté de la galerie. Laissant le masque et la caverne aux larves luminescentes derrière eux, ils s’empressèrent de le rejoindre et se regroupèrent autour du module. La radio crachait un grésillement qui se transformait par intermittence en un murmure à peine audible. Installé au volant, le technicien faisait tout son possible pour améliorer la réception.

— Quelle est la probabilité de recevoir un signal dans cette grotte, au beau milieu de la tempête ? demanda Hateya.

— Elle est absolument nulle, Capitaine. Je ne trouve pas d’explications.

Corey poursuivit ses efforts pendant quelques minutes, tandis que les autres Sourciers tentaient de distinguer un mot ou un son qui pourrait les mettre sur la voie. Soudain, la voix d’Hateya résonna autour d’eux, parfaitement claire et distincte.

«Équipe des Sourciers pour le vaisseau mère… Vous me recevez? Nous nous dirigeons actuellement vers les montagnes. Pouvez-vous me confirmer la réception de nos nouvelles coordonnées?»

— Ce sont nos communications de cet après-midi, réalisa Corey.

Tout au long de leur course folle contre la marée, Hateya avait essayé en vain d’entrer en contact avec le vaisseau mère pour lui transmettre leur position et lui demander de l’aide. À cause de la tempête, ils n’avaient reçu en réponse que quelques mots hachés et incompréhensibles.

— C’est impossible. Comment pourrions-nous capter notre propre message ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. Il faudrait qu’il ait été enregistré et qu’il soit diffusé par un émetteur.

— C’est peut-être le vaisseau mère ? suggéra Sorbier.

— Pourquoi feraient-ils cela ? Ça n’a aucun sens.

Une fois toutes les possibilités épuisées, l’équipe écouta en silence le message se répéter en boucle comme un refrain glaçant. Hateya sentit avec acuité une présence dans son dos et se retourna. À cette distance, elle distinguait à peine les contours du visage sculpté dans la paroi. L’espace d’un instant, elle crut que ses yeux s’étaient mis à luire dans l’obscurité.

— Corey, est-il possible de démonter la radio du module et de la rendre transportable ?

— Oui, je pense que c’est faisable. Mais pour quoi faire, Capitaine ?

— Vous pouvez couper le son. Nous en avons assez entendu.

La suite, c’est par ici

Crédit photo: Francesco Ungaro on Unsplash

Publié par Hélène Néra

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