{"id":3507,"date":"2024-09-11T12:05:18","date_gmt":"2024-09-11T10:05:18","guid":{"rendered":"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/?p=3507"},"modified":"2024-09-11T14:59:28","modified_gmt":"2024-09-11T12:59:28","slug":"sur-la-route-avec-annemarie-schwarzenbach-i","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/sur-la-route-avec-annemarie-schwarzenbach-i\/","title":{"rendered":"Sur la route avec Annemarie Schwarzenbach, I"},"content":{"rendered":"\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Annemarie Schwarzenbach est n\u00e9e en 1908, \u00e0 Zurich, dans une richissime famille d\u2019industriels de la soie. C\u2019est son grand-p\u00e8re paternel, Robert Schwarzenbach, qui a transform\u00e9 la fabrique de soierie familiale, fond\u00e9e en 1852, en un v\u00e9ritable empire industriel. En 1904, au moment des fian\u00e7ailles des parents d\u2019Annemarie, l\u2019entreprise Robert Schwarzenbach &amp; Co emploie plus de 10\u2009000&nbsp;employ\u00e9s et poss\u00e8de des filiales en Italie, en France, en Allemagne et aux \u00c9tats-Unis.<sup><a href=\"#footnote_1_3507\" id=\"identifier_1_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m&egrave;re et sa grand-m&egrave;re&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Alexis Schwarzenbach, &eacute;d. Les &eacute;ditions M&eacute;tropolis, 2007, p.40\">1<\/a><\/sup>. Le p\u00e8re d\u2019Annemarie, Alfred, a h\u00e9rit\u00e9 de la firme avec ses deux fr\u00e8res, \u00e0 la mort de son p\u00e8re, quelques mois \u00e0 peine apr\u00e8s son mariage.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"700\" height=\"502\" src=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Siege-entreprise-Robert-Schwarzenbach-and-co.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3519\" srcset=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Siege-entreprise-Robert-Schwarzenbach-and-co.jpg 700w, https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Siege-entreprise-Robert-Schwarzenbach-and-co-300x215.jpg 300w, https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Siege-entreprise-Robert-Schwarzenbach-and-co-600x430.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Si\u00e8ge de l\u2019entreprise Robert Schwarzenbach &amp; Co \u00e0 Thalwil, entre 1918 and 1937. Source : ETH Bibliothek<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La famille de la m\u00e8re d\u2019Annemarie, Ren\u00e9e Wille, a de nombreux et profonds liens avec l\u2019Allemagne, qui expliqueront en partie leurs opinions et leurs engagements politiques dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe&nbsp;si\u00e8cle. Clara von&nbsp;Bismarck, la grand-m\u00e8re maternelle d\u2019Annemarie, est n\u00e9e en Allemagne, \u00e0 Constance. Son propre p\u00e8re, Friedrich Wilhem, est un officier de cavalerie, nomm\u00e9 comte de Bismarck par le roi du Wurtemberg en r\u00e9compense de ses succ\u00e8s militaires. Clara peut aussi s\u2019enorgueillir d\u2019\u00eatre une lointaine cousine du \u00ab&nbsp;chancelier de fer&nbsp;\u00bb, Otto von&nbsp;Bismarck. Son \u00e9poux, Ulrich Wille, est \u00e9galement militaire de carri\u00e8re, issu d\u2019une famille suisse \u00e9migr\u00e9e en Allemagne au XVIIIe&nbsp;si\u00e8cle, mais revenue s\u2019installer en Suisse apr\u00e8s la r\u00e9volution allemande de 1848. En 1914, Ulrich sera nomm\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral et dirigera les troupes suisses pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La demeure familiale de Bocken<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alfred et Ren\u00e9e Schwarzenbach habitent Zurich pendant leurs huit premi\u00e8res ann\u00e9es de mariage. \u00c0 sa naissance, Annemarie a un fr\u00e8re et une s\u0153ur a\u00een\u00e9s&nbsp;: Robert-Ulrich, surnomm\u00e9 Robuli, et Suzanne. Elle aura plus tard deux fr\u00e8res cadets&nbsp;: Alfred et Hans. En 1912, ses parents d\u00e9m\u00e9nagent \u00e0 la campagne, \u00e0 une vingtaine de kilom\u00e8tres de Zurich, o\u00f9 ils ont achet\u00e9 une grande propri\u00e9t\u00e9, le domaine de Bocken, qui se compose d\u2019une imposante b\u00e2tisse de quatre \u00e9tages, de plusieurs annexes, d\u2019un parc et d\u2019\u00e9curies. Alfred fait r\u00e9nover la demeure familiale, d\u00e9sormais dot\u00e9e de tout le confort moderne&nbsp;: chauffage central, \u00e9lectricit\u00e9, ligne t\u00e9l\u00e9phonique et salles de bains. Il acquiert \u00e9galement les terrains voisins o\u00f9 il d\u00e9veloppe une v\u00e9ritable exploitation agricole, aux installations de pointe. Annemarie grandira dans ce d\u00e9cor luxueux et bucolique, qui offre des points de vue sur les montagnes et le lac de Zurich. Sportive, elle fait preuve d\u2019un caract\u00e8re affirm\u00e9 et aime mesurer son courage aux petits d\u00e9fis de l\u2019enfance. Bocken, avec son parc, sa ferme et sa campagne environnante, constitue un immense terrain de jeu dans lequel elle peut se d\u00e9penser \u00e0 sa guise.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"750\" height=\"796\" src=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Renee-et-Alfred-Schwarzenbach-1933.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3521\" srcset=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Renee-et-Alfred-Schwarzenbach-1933.jpg 750w, https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Renee-et-Alfred-Schwarzenbach-1933-283x300.jpg 283w, https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Renee-et-Alfred-Schwarzenbach-1933-600x637.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 750px) 100vw, 750px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Ren\u00e9e et Alfred Schwarzenbach, photo de Annemarie Schwarzenbach. Concours Hippique International de Lucerne 1933. Source : Biblioth\u00e8que nationale suisse, SLA-Schwarzenbach-A-5-01\/091<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alfred est un homme au caract\u00e8re conciliant et calme, qui se montre attentionn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ses enfants. Il leur fait construire un petit pavillon qui leur est r\u00e9serv\u00e9 et les emm\u00e8ne dans de grandes promenades autour du domaine ou au bord du lac de Zurich. Ren\u00e9e est de son c\u00f4t\u00e9 passionn\u00e9e par les chevaux \u2013&nbsp;c\u2019est une excellente cavali\u00e8re qui participe, parfois victorieusement, \u00e0 des concours hippiques&nbsp;\u2013, la musique et la photographie qu\u2019elle pratique depuis l\u2019adolescence. Elle documentera inlassablement la vie familiale des Schwarzenbach gr\u00e2ce des milliers de photos soigneusement conserv\u00e9es et class\u00e9es dans des albums. Elle deviendra aussi, \u00e0 partir de 1928, la premi\u00e8re Suissesse \u00e0 poss\u00e9der une cam\u00e9ra 16 mm, et tournera de nombreux films qui nous ont laiss\u00e9 quelques images fugitives d\u2019Annemarie, facilement trouvables sur Internet. Entre 1920 et 1926, elle occupe les fonctions de vice-pr\u00e9sidente d\u2019un \u00e9ph\u00e9m\u00e8re festival de musique classique \u00e0 Zurich et continuera ensuite d\u2019organiser \u00e0 Bocken des r\u00e9ceptions et des manifestations musicales et culturelles o\u00f9 seront invit\u00e9s des musiciens, des chefs d\u2019orchestre et des compositeurs c\u00e9l\u00e8bres, dont Richard Strauss et Richard Wagner. Annemarie partagera la passion de Ren\u00e9e pour la musique et deviendra une pianiste accomplie, au point d\u2019envisager un temps une carri\u00e8re de concertiste. Elle pratiquera \u00e9galement l\u2019\u00e9quitation, surtout pour faire plaisir \u00e0 Ren\u00e9e, mais sans jamais parvenir, malgr\u00e9 ses efforts, \u00e0 satisfaire les ambitions maternelles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La face cach\u00e9e de Ren\u00e9e Schwarzenbach<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette image respectable et lisse d\u2019une famille de la haute soci\u00e9t\u00e9 suisse dissimule une r\u00e9alit\u00e9 moins reluisante, due \u00e0 la personnalit\u00e9 autoritaire de Ren\u00e9e Schwarzenbach. D\u00e9crite durant son enfance comme rebelle, impulsive et ent\u00eat\u00e9e, Ren\u00e9e a toujours eu un caract\u00e8re bien tremp\u00e9, qui deviendra, au fil des ann\u00e9es, de plus en plus tyrannique. C\u00e9dant \u00e0 des \u00ab&nbsp;lubies&nbsp;\u00bb et des crises de col\u00e8re, elle se montre injuste, hargneuse et, de son propre aveu, \u00ab&nbsp;d\u00e9testable&nbsp;\u00bb<sup><a href=\"#footnote_2_3507\" id=\"identifier_2_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m&egrave;re et sa grand-m&egrave;re&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Alexis Schwarzenbach, &eacute;d. Les &eacute;ditions M&eacute;tropolis, 2007, p.48\">2<\/a><\/sup>. Tout l\u2019entourage de Ren\u00e9e subit ses foudres, mais ce sont ses enfants qui en souffrent le plus. Une fois pass\u00e9 le stade de la petite enfance, o\u00f9 Ren\u00e9e a su faire preuve de tendresse \u00e0 leur \u00e9gard, ils endurent constamment des remarques blessantes, une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 excessive et des comportements abusifs. Un ancien employ\u00e9 des Schwarzenbach t\u00e9moigna en 1987 que Ren\u00e9e \u00ab&nbsp;r\u00e9primandait ses enfants avec une horrible duret\u00e9, en recourant aux punitions physiques et psychiques&nbsp;\u00bb<sup><a href=\"#footnote_3_3507\" id=\"identifier_3_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m&egrave;re et sa grand-m&egrave;re&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Alexis Schwarzenbach, &eacute;d. Les &eacute;ditions M&eacute;tropolis, 2007, p.101\">3<\/a><\/sup>. Chacun \u00e0 leur fa\u00e7on, ses enfants s\u2019efforcent de se soustraire \u00e0 son emprise. La s\u0153ur a\u00een\u00e9e d\u2019Annemarie, Suzanne, cible de critiques incessantes, quitte Bocken le plus t\u00f4t possible, pour suivre des \u00e9tudes d\u2019agronomie \u00e0 Munich. \u00c0 l\u2019\u00e2ge de 19&nbsp;ans, elle \u00e9pouse un ing\u00e9nieur su\u00e9dois et s\u2019installe avec lui pr\u00e8s de Stockholm. Ren\u00e9e n\u2019en continuera pas moins \u00e0 la terroriser et \u00e0 lui envoyer des lettres incendiaires que Suzanne n\u2019osera parfois m\u00eame pas ouvrir.<sup><a href=\"#footnote_4_3507\" id=\"identifier_4_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m&egrave;re et sa grand-m&egrave;re&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Alexis Schwarzenbach, &eacute;d. Les &eacute;ditions M&eacute;tropolis, 2007, p.&nbsp;164-165\">4<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"750\" height=\"782\" src=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Renee-Schwarzenbach-a-cheval-1933.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3524\" srcset=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Renee-Schwarzenbach-a-cheval-1933.jpg 750w, https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Renee-Schwarzenbach-a-cheval-1933-288x300.jpg 288w, https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Renee-Schwarzenbach-a-cheval-1933-600x626.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 750px) 100vw, 750px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Ren\u00e9e Schwarzenbach, 1933, photo de Annemarie Schwarzenbach, concours Hippique International de Lucerne 1933. Source : Biblioth\u00e8que nationale suisse, SLA-Schwarzenbach-A-5-01\/087<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec Annemarie, Ren\u00e9e se comportera toujours de fa\u00e7on ambivalente, alternant affection \u00e9touffante, brimades et marques d\u2019hostilit\u00e9, comme en t\u00e9moigne ce surnom de \u00ab&nbsp;petit nain&nbsp;\u00bb dont elle l\u2019affuble \u00e0 partir de l\u2019adolescence. Ren\u00e9e semble tout d\u2019abord lui pr\u00e9f\u00e9rer ses fr\u00e8res, ce qui suscite d\u2019ailleurs la jalousie d\u2019Annemarie qui comprend tr\u00e8s vite que les gar\u00e7ons sont bien plus favoris\u00e9s et appr\u00e9ci\u00e9s que les filles. Contrairement \u00e0 Suzanne, Annemarie ne b\u00e9n\u00e9ficiera pas d\u2019une scolarit\u00e9 normale qui lui aurait offert une \u00e9chappatoire. D\u00e8s ses sept ans, elle est retir\u00e9e de l\u2019\u00e9cole par Ren\u00e9e, sous pr\u00e9texte de soucis de sant\u00e9, et prendra des le\u00e7ons particuli\u00e8res \u00e0 Bocken jusqu\u2019\u00e0 ses quinze ans. Elle trouve un refuge et un exutoire dans la pratique de la musique, puis dans celle de l\u2019\u00e9criture qui lui permet d\u2019exprimer ses \u00e9motions. Ren\u00e9e voit cette activit\u00e9 d\u2019un tr\u00e8s mauvais \u0153il, puisqu\u2019elle constitue une sorte de jardin secret qui lui \u00e9chappe totalement. Le contr\u00f4le semble \u00eatre le ma\u00eetre mot de la relation entre Ren\u00e9e et Annemarie, qui s\u2019envenime \u00e0 mesure que la petite fille grandit, se r\u00e9volte et cherche \u00e0 s\u2019\u00e9manciper.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour comprendre toute la complexit\u00e9 des conflits, ouverts ou latents, qui opposeront les deux femmes, il faut s\u2019attarder sur la personnalit\u00e9 complexe de Ren\u00e9e, qui s\u2019est manifest\u00e9e d\u00e8s son enfance.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une personnalit\u00e9 difficile<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ulrich Wille, le p\u00e8re de Ren\u00e9e, est nomm\u00e9 chef instructeur de cavalerie le jour de sa naissance. \u00c0 l\u2019or\u00e9e du XXe&nbsp;si\u00e8cle, les grands changements qui traversent les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes concernent aussi le domaine militaire. La modernisation, l\u2019industrialisation du mat\u00e9riel et des m\u00e9thodes s\u2019acc\u00e9l\u00e8re, et il devient \u00e9vident que ces transformations joueront un r\u00f4le d\u00e9terminant dans les futures guerres. Ulrich, grand admirateur des succ\u00e8s prussiens lors des derniers conflits europ\u00e9ens, pr\u00eache pour une r\u00e9forme de l\u2019arm\u00e9e suisse (qui est une arm\u00e9e de milice, c\u2019est-\u00e0-dire de citoyens-soldats) par un renforcement de la formation et de la discipline. Autorit\u00e9, fermet\u00e9, virilisme&nbsp;: avec un tel programme, on pourrait imaginer qu\u2019Ulrich aurait impos\u00e9 \u00e0 ses enfants une \u00e9ducation stricte et s\u00e9v\u00e8re, mais ce n\u2019est pas vraiment ce qui transparait dans le livre \u00e9crit par Alexis Schwarzenbach sur sa famille. Si Ulrich encourage constamment sa fille \u00e0 amender son caract\u00e8re et \u00e0 se r\u00e9soudre \u00e0 la soumission et \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance \u2013&nbsp;cens\u00e9e lui apporter paradoxalement une forme de libert\u00e9 gr\u00e2ce au contr\u00f4le qu\u2019elle serait en mesure d\u2019exercer sur elle-m\u00eame&nbsp;\u2013, Ren\u00e9e ne semble pas avoir rencontr\u00e9 d\u2019opposition v\u00e9ritable durant son enfance. Son caract\u00e8re, jug\u00e9 difficile, est critiqu\u00e9, mais rien n\u2019est mis en \u0153uvre pour briser ses \u00e9lans ou sa personnalit\u00e9, en tout cas rien de comparable au traitement que Ren\u00e9e aura inflig\u00e9 \u00e0 ses propres enfants. Ce qui ne veut pas dire qu\u2019elle n\u2019est pas confront\u00e9e, dans son quotidien, \u00e0 une violence sous-jacente, pr\u00e9sente notamment dans la personnalit\u00e9 de son p\u00e8re qui \u00e9crit un jour \u00e0 sa s\u0153ur cette phrase inqui\u00e9tante&nbsp;: \u00ab&nbsp;Dans les moments o\u00f9 vous m\u2019\u00eates particuli\u00e8rement ch\u00e8res, mes filles, si je vous dis que je voudrais vous tuer dans votre sommeil, quand vous n\u2019en sauriez rien ni ne sentiriez rien \u2013&nbsp;c\u2019est parce que la vie des humains ne leur apporte jamais ce bonheur plein et entier auquel ils semblent avoir droit&nbsp;(\u2026)&nbsp;\u00bb<sup><a href=\"#footnote_5_3507\" id=\"identifier_5_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m&egrave;re et sa grand-m&egrave;re&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Alexis Schwarzenbach, &eacute;d. Les &eacute;ditions M&eacute;tropolis, 2007, p.28\">5<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"353\" height=\"500\" src=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/General_Wille.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3526\" srcset=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/General_Wille.jpg 353w, https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/General_Wille-212x300.jpg 212w\" sizes=\"auto, (max-width: 353px) 100vw, 353px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Ulrich Wille, entre 1914 and 1918. Source : Archives f\u00e9d\u00e9rales suisses.<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les valeurs port\u00e9es par le cercle familial de Ren\u00e9e, et tout particuli\u00e8rement son p\u00e8re, infusent et se m\u00ealent \u00e0 sa propre personnalit\u00e9. Fascin\u00e9e par le folklore militaire, elle s\u2019invente un alter ego masculin, le lieutenant de cavalerie Franz Wille. Elle aime les uniformes, les chevaux, les man\u0153uvres qu\u2019elle consid\u00e8re comme un divertissement et qu\u2019elle suit \u00e0 v\u00e9lo, puis \u00e0 cheval, en compagnie de son p\u00e8re. Elle se montre peu motiv\u00e9e par les \u00e9tudes et semble de toute fa\u00e7on avoir re\u00e7u une \u00e9ducation assez m\u00e9diocre, repr\u00e9sentative de l\u2019enseignement alors dispens\u00e9 aux filles, vou\u00e9es avant tout au mariage et \u00e0 la maternit\u00e9. Malgr\u00e9 les cours de piano, de langues \u00e9trang\u00e8res et l\u2019acc\u00e8s aux sorties culturelles, son univers parait tr\u00e8s \u00e9triqu\u00e9. Intellectuellement, elle n\u2019est gu\u00e8re sollicit\u00e9e et \u00e9volue dans un environnement privil\u00e9gi\u00e9, coup\u00e9 de toute r\u00e9alit\u00e9. En r\u00e9sum\u00e9, Ren\u00e9e sait peu de choses, mais aura toujours de grandes et fermes certitudes. Le monde dans lequel elle a grandi, simple et bien ordonn\u00e9, repose sur le principe d\u2019une hi\u00e9rarchie immuable entre les \u00eatres&nbsp;: les officiers dirigent les simples soldats, les hommes gouvernent les femmes, et les ma\u00eetres dominent les serviteurs\u2026 C\u2019est \u00e0 cette condition qu\u2019une soci\u00e9t\u00e9, o\u00f9 chacun ob\u00e9it aux ordres et endosse son r\u00f4le, peut fonctionner harmonieusement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Des liaisons lesbiennes plus ou moins secr\u00e8tes<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 treize ans, Ren\u00e9e tombe amoureuse d\u2019un officier de vingt-sept ans qui ne parait pas avoir beaucoup plus de r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 ses yeux que les images de cavaliers et de cavali\u00e8res qu\u2019elle collectionne dans des albums. Ses sentiments amoureux, teint\u00e9s de romantisme mi\u00e8vre \u2013&nbsp;repr\u00e9sentatif sans doute, des mod\u00e8les propos\u00e9s aux jeunes filles de son \u00e9poque&nbsp;\u2013, se fixent ensuite sur des jeunes femmes de son entourage. Aupr\u00e8s d\u2019elles, Ren\u00e9e se montre entreprenante et tr\u00e8s insistante, les inondant de lettres et de d\u00e9claration enflamm\u00e9es, qu\u00e9mandant le droit de leur faire un baisemain pour leur t\u00e9moigner son affection. Elle fait preuve \u00e0 leur \u00e9gard d\u2019une franchise surprenante, m\u00eame si elle ne comprend peut-\u00eatre pas la port\u00e9e et le caract\u00e8re transgressif de ses d\u00e9clarations. Elle n\u2019exprime aucune surprise, peur ou honte \u00e0 l\u2019id\u00e9e de tomber amoureuse d\u2019autres femmes, et se confie tout aussi ouvertement \u00e0 sa s\u0153ur, ce qui tend \u00e0 prouver qu\u2019elle \u00e9tait tr\u00e8s peu surveill\u00e9e et\/ou r\u00e9prim\u00e9e par sa famille. Ren\u00e9e entretiendra ainsi, avec plusieurs femmes, de v\u00e9ritables liaisons qu\u2019elle ne qualifie jamais d\u2019homosexuelles ou de lesbiennes et qui ne constituent \u00e0 ses yeux aucun probl\u00e8me ou obstacle. Son objectif reste clair&nbsp;: se marier, comme toutes les femmes de son entourage. En 1903, elle rencontre son futur mari, Alfred Schwarzenbach, \u00e0 qui elle \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;au fond, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de moi, je suis tr\u00e8s f\u00e9minine \u2013&nbsp;pas une de ces modernes femmes de t\u00eate, ou de ces sportives ou je ne sais quoi&nbsp;\u2013 j\u2019aurais peut-\u00eatre pu le devenir, pour mon malheur, mais je n\u2019y aurais pas trouv\u00e9 de satisfaction v\u00e9ritable \u00bb<sup><a href=\"#footnote_6_3507\" id=\"identifier_6_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m&egrave;re et sa grand-m&egrave;re&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Alexis Schwarzenbach, &eacute;d. Les &eacute;ditions M&eacute;tropolis, 2007, p.46\">6<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les premi\u00e8res ann\u00e9es de mariage d\u2019Alfred et Ren\u00e9e sont tout \u00e0 fait heureuses, et les deux jeunes \u00e9poux s\u2019\u00e9changent des lettres pleines d\u2019affection et de tendres promesses pour l\u2019avenir. Ce qui n\u2019emp\u00eache pas Ren\u00e9e de chercher aussit\u00f4t, sans grand succ\u00e8s d\u2019ailleurs, \u00e0 nouer de nouvelles amiti\u00e9s f\u00e9minines dans son entourage, avec le m\u00eame esprit volontaire qu\u2019auparavant et l\u2019espoir \u00e9vident d\u2019entretenir de nouvelles relations amoureuses. En 1912, apr\u00e8s une liaison assez longue avec une chanteuse du th\u00e9\u00e2tre municipal de Zurich, elle rencontre et tombe follement amoureuse d\u2019une jeune cantatrice allemande de 24&nbsp;ans, Emmy Kr\u00fcger, qui vient de d\u00e9buter sa carri\u00e8re. Apr\u00e8s des d\u00e9buts laborieux \u2013&nbsp;car Ren\u00e9e est en comp\u00e9tition avec une rivale qui partage la vie d\u2019Emmy&nbsp;\u2013, les deux femmes entament une relation amoureuse qui durera quarante ans. Alfred est tout \u00e0 fait au courant de cette liaison, dont il s\u2019accommode parfaitement. Il accueille Emmy \u00e0 Bocken o\u00f9 la cantatrice dispose de sa propre chambre, part en voyage avec son \u00e9pouse et l\u2019amante de celle-ci, joue m\u00eame parfois les n\u00e9gociateurs. Emmy fr\u00e9quente leurs cinq enfants qui lui vouent une v\u00e9ritable adoration. Les raisons de cette grande tol\u00e9rance de la part d\u2019un homme de cette \u00e9poque demeurent inconnues, puisqu\u2019on sait finalement tr\u00e8s peu de choses sur Alfred, \u00e0 part qu\u2019il souffrait d\u2019une malformation cardiaque et qu\u2019il a grandi sous le joug d\u2019un p\u00e8re ultraconservateur, irascible et brutal avec sa famille. \u00c0 l\u2019occasion du Festival de Bayreuth, o\u00f9 Emmy Kr\u00fcger se produit \u00e0 de nombreuses reprises entre 1921 et 1930, Ren\u00e9e et Emmy rencontrent et se lient d\u2019amiti\u00e9 avec deux autres couples lesbiens&nbsp;: la chanteuse Emmi Leisner et Marke Rasmussen, ainsi que la soprano Luise Reuss-Belce et la compositrice Evelyn Faltis<sup><a href=\"#footnote_7_3507\" id=\"identifier_7_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m&egrave;re et sa grand-m&egrave;re&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Alexis Schwarzenbach, &eacute;d. Les &eacute;ditions M&eacute;tropolis, 2007, p.&nbsp;152-154\">7<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"700\" height=\"739\" src=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Renee-Schwarzenbach-et-Emmy-Kruger-a-Bocken-1933.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3529\" srcset=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Renee-Schwarzenbach-et-Emmy-Kruger-a-Bocken-1933.jpg 700w, https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Renee-Schwarzenbach-et-Emmy-Kruger-a-Bocken-1933-284x300.jpg 284w, https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Renee-Schwarzenbach-et-Emmy-Kruger-a-Bocken-1933-600x633.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Ren\u00e9e Schwarzenbach et Emmy Kr\u00fcger \u00e0 Bocken, 1933, photo de Annemarie Schwarzenbach. Source : Biblioth\u00e8que nationale suisse, SLA-Schwarzenbach-A-5-01\/077<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Puisque Ren\u00e9e, attir\u00e9e par les femmes depuis l\u2019adolescence, a v\u00e9cu presque ouvertement, durant des d\u00e9cennies, son histoire d\u2019amour lesbienne, fr\u00e9quentant m\u00eame occasionnellement d\u2019autres couples de femmes, on aurait pu penser que l\u2019homosexualit\u00e9 d\u2019Annemarie aurait \u00e9t\u00e9 facilement accept\u00e9e par sa famille. Bien au contraire, son lesbianisme et la fa\u00e7on dont elle entendait le vivre furent un sujet de discorde constant et primordial entre Annemarie et sa m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une guerre souterraine <\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;Le fait qu\u2019Annemarie \u00e9tait, tout comme Ren\u00e9e, homosexuelle, a donn\u00e9 lieu \u00e0 des interpr\u00e9tations d\u2019inspiration freudienne, vaseuses et lesbophobes. De petits indices nous laissent penser que Ren\u00e9e a compris que sa fille \u00e9tait lesbienne bien avant qu\u2019Annemarie en soit elle-m\u00eame consciente. Annemarie est une enfant sportive, qui aime porter, comme ses fr\u00e8res, ces culottes de cuir typiquement allemandes que sa m\u00e8re lui a rapport\u00e9es de Bavi\u00e8re. Elle s\u2019invente elle aussi un alter ego masculin, pr\u00e9nomm\u00e9 \u00ab&nbsp;Fritz&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;Paul Otto&nbsp;\u00bb<sup><a href=\"#footnote_8_3507\" id=\"identifier_8_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m&egrave;re et sa grand-m&egrave;re&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Alexis Schwarzenbach, &eacute;d. Les &eacute;ditions M&eacute;tropolis, 2007, p.105), mais contrairement &agrave; Ren&eacute;e, elle ne conservera &agrave; l&rsquo;&acirc;ge adulte aucune fascination pour l&rsquo;univers militaire et son c&eacute;r&eacute;monial ((Annemarie Schwarzenbach ou le mal d&rsquo;Europe&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Dominique Laure Miermont, &eacute;d Payot, 2004, p.28\">8<\/a><\/sup>. D\u00e8s l\u2019enfance, elle est fascin\u00e9e, sans doute troubl\u00e9e, par la compagnie des femmes adultes que sa m\u00e8re re\u00e7oit \u00e0 Bocken&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Autrefois, quand j\u2019\u00e9tais encore toute petite, des femmes tr\u00e8s belles venaient en visite \u00e0 la maison. (\u2026) Quand je venais leur dire bonjour, elles m\u2019attiraient contre elles et me caressaient. Leurs mains blanches sentaient bon \u2013&nbsp;un parfum doux et d\u00e9licat qui persistait encore quelque temps dans ma chambre d\u2019enfant (\u2026) Plus tard (\u2026) il n\u2019y avait qu\u2019une femme que je trouvais belle (\u2026) Cette femme me caressait aussi, m\u2019attirait contre elle et me regardait dans les yeux. Et comme j\u2019\u00e9tais plus grande, j\u2019avais le droit de rester, et je restais pr\u00e8s d\u2019elle qui me tenait parfois la main tout en bavardant avec d\u2019autres visiteurs. Mais elle se tournait toujours vers moi, me parlait et souriait tout en caressant mes cheveux. Je rougissais et regardais maman qui m\u2019appelait et m\u2019envoyait faire quelque chose en dehors de la pi\u00e8ce. Je trouvais que c\u2019\u00e9tait injuste, et je pleurais en cachette. Chaque fois que je rencontrais de belles femmes, c\u2019\u00e9tait le d\u00e9but de l\u2019injustice et des interdits.<\/p>\n<cite>Extrait de \u00ab&nbsp;Nouvelle Parisienne&nbsp;II&nbsp;\u00bb, 1929, cit\u00e9 dans \u00ab&nbsp;Annemarie Schwarzenbach ou le mal d\u2019Europe&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Dominique Laure Miermont, \u00e9d Payot, 2004, p.33<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Durant l\u2019enfance d\u2019Annemarie, Ren\u00e9e se montre tout \u00e0 fait tol\u00e9rante. Elle photographie volontiers sa fille, qu\u2019elle traite comme son petit \u00ab&nbsp;page&nbsp;\u00bb, dans des costumes masculins&nbsp;: matelot, soldat, berger, ou le personnage de l\u2019op\u00e9ra \u00ab&nbsp;Le Chevalier \u00e0 la rose&nbsp;\u00bb. Mais d\u00e8s l\u2019adolescence d\u2019Annemarie, Ren\u00e9e se braque. Sa fa\u00e7on de r\u00e9agir face \u00e0 l\u2019homosexualit\u00e9 de sa fille \u2013&nbsp;un m\u00e9lange de jalousie, de fascination et de r\u00e9pulsion&nbsp;\u2013 est empreinte d\u2019une lesbophobie internalis\u00e9e, mais s\u2019explique aussi par la fa\u00e7on dont Annemarie entendait vivre son lesbianisme, en rupture totale avec les choix et les principes de sa m\u00e8re. D\u2019une fa\u00e7on presque naturelle, Ren\u00e9e a trouv\u00e9 un compromis qui lui permettait, gr\u00e2ce \u00e0 une dose cons\u00e9quente de d\u00e9ni et d\u2019hypocrisie, de vivre ses histoires d\u2019amour avec d\u2019autres femmes sans pour autant bouleverser l\u2019ordre du monde tel qu\u2019elle le comprenait. Mari\u00e9e, m\u00e8re de cinq enfants, figure respectable de la bonne soci\u00e9t\u00e9 suisse, elle n\u2019entendait contester ni la moralit\u00e9, ni les r\u00e8gles de son milieu, ni les hi\u00e9rarchies entre les \u00eatres qui lui semblaient naturelles, bonnes et souhaitables. Annemarie refusera en bloc les compromis, mais aussi les conceptions politiques de sa m\u00e8re. Il est facile d\u2019oublier, puisqu\u2019Annemarie est n\u00e9e il y a plus d\u2019un si\u00e8cle, qu\u2019elle incarnait alors une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, qui voulait rompre avec les fa\u00e7ons de vivre et de penser de ses a\u00een\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La fin de l&rsquo;isolement <\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1923, Annemarie est autoris\u00e9e \u00e0 suivre des cours \u00e0 l\u2019\u00e9cole priv\u00e9e G\u00f6tz-Azzolini, \u00e0 Zurich, o\u00f9 elle peut enfin commencer \u00e0 se lib\u00e9rer de la tutelle de sa m\u00e8re. Cette timide \u00e9mancipation occasionne tr\u00e8s vite les premiers conflits avec ses proches. En 1925, \u00e0 la suite d\u2019une crise familiale, apparemment provoqu\u00e9e par ses sentiments amoureux \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une autre femme, dont l\u2019identit\u00e9 n\u2019est pas connue, Annemarie est envoy\u00e9e pendant deux ans dans un pensionnat pour jeunes filles situ\u00e9 \u00e0 Fetan, le \u00ab&nbsp;Hochalpines T\u00f6chterinstitut&nbsp;\u00bb, o\u00f9 elle terminera ses \u00e9tudes secondaires. Un an plus t\u00f4t, elle a adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 un mouvement de jeunesse n\u00e9 en Allemagne, le Wandervogel<sup><a href=\"#footnote_9_3507\" id=\"identifier_9_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Annemarie Schwarzenbach ou le mal d&rsquo;Europe&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Dominique Laure Miermont, &eacute;d Payot, 2004, p.40\">9<\/a><\/sup> (\u00ab&nbsp;l\u2019oiseau de passage&nbsp;\u00bb), anim\u00e9 par un id\u00e9al romantique de retour \u00e0 la nature, loin des grands centres urbains industrialis\u00e9s, mais aussi par le rejet des figures d\u2019autorit\u00e9 traditionnelles, des carcans familiaux et \u00e9ducatifs. Le choix de ce mouvement de jeunesse, aux valeurs tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9es de l\u2019extr\u00eame conservatisme de sa famille, peut d\u00e9j\u00e0 \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme une d\u00e9cision audacieuse, en rupture avec ses proches.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette exp\u00e9rience permet \u00e0 Annemarie de faire ses premi\u00e8res armes en tant qu\u2019autrice et de publier ses premiers articles dans la revue du Wandervogel. C\u2019est \u00e9galement gr\u00e2ce \u00e0 ce mouvement de jeunesse qu\u2019Annemarie rencontre le pasteur Ernst Merz qui devient un ami et un confident. Les lettres d\u2019Annemarie \u00e0 Ernst Merz nous donnent un aper\u00e7u de son \u00e9tat d\u2019esprit et des tourments qu\u2019elle endure \u00e0 la fin de son adolescence. La d\u00e9couverte de son homosexualit\u00e9, d\u00e9j\u00e0 source de conflits avec Ren\u00e9e, engendre aussi un lourd sentiment de culpabilit\u00e9 en lien avec sa foi religieuse. La notion d\u2019une faute morale, la peur de commettre un p\u00e9ch\u00e9 et la question du salut reviendront tr\u00e8s souvent dans son \u0153uvre. Quinze ans plus tard, dans son livre \u00ab&nbsp;Les quarante colonnes du souvenir&nbsp;\u00bb, Annemarie semble toujours se d\u00e9battre entre deux \u00e9lans contradictoires&nbsp;: l\u2019affirmation de soi et un sentiment de culpabilit\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Peut-\u00eatre me pr\u00e9pare-t-on un terrible purgatoire, \u2013&nbsp;tant pis&nbsp;! Je nie le p\u00e9ch\u00e9. Je nie, je nie&nbsp;!&nbsp;\u00bb<sup><a href=\"#footnote_10_3507\" id=\"identifier_10_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;Les Quarante Colonnes du souvenir&nbsp;&raquo;, pr&eacute;face, &eacute;crite par Nicole Le Bris, Esperlu&egrave;te Editions, 2008, p.85\">10<\/a><\/sup> &nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1928, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de vingt ans, Annemarie exprime tr\u00e8s clairement, dans une lettre \u00e0 Ernst Merz, son attirance pour les femmes et sa conscience de la r\u00e9probation de la soci\u00e9t\u00e9 vis-\u00e0-vis de l\u2019homosexualit\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En outre, ce que tu appelais, dans une de tes lettres, le monde des lesbiennes, est si mal vu&nbsp;! J\u2019ai lu quelque part que pour les gens cela signifie scandale, vice clandestin, qui salit et d\u00e9shonore. \u00ab&nbsp;Pas naturel&nbsp;\u00bb. Comme je sais que tu ne penses pas ainsi, je peux te dire qu\u2019une inclination forte et intense, une amiti\u00e9 incandescente, toutes les jeunes forces qui br\u00fblent en moi, je ne les ai jamais \u00e9prouv\u00e9es que vis-\u00e0-vis d\u2019une femme, et que je ne peux aimer, avec une vraie passion, que les femmes. \u00c0 l\u2019\u00e9gard des gar\u00e7ons et des hommes, je connais la camaraderie et la confiance, c\u2019est avec eux seuls que je voudrais travailler, mais d\u00e8s que je sens qu\u2019ils m\u2019approchent en tant que \u00ab&nbsp;femme&nbsp;\u00bb, ils me rebutent jusqu\u2019au d\u00e9go\u00fbt. C\u2019est peut-\u00eatre mal et contre nature, c\u2019est pourtant ma nature \u00e0 moi.<\/p>\n<cite>\u00ab&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Alexis Schwarzenbach, \u00e9d. Les \u00e9ditions M\u00e9tropolis, 2007, p.172<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Un jeu de miroir<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Annemarie est tout \u00e0 fait consciente que Ren\u00e9e partage son attirance pour les femmes&nbsp;: \u00ab&nbsp;Chacune de mes \u00e9motions, elle les connait comme les siennes propres, sauf qu\u2019elle ne les a jamais v\u00e9cues \u00e0 fond. (\u2026) Elle m\u2019a tr\u00e8s t\u00f4t tenue pour une \u00ab&nbsp;lesbienne&nbsp;\u00bb.<sup><a href=\"#footnote_11_3507\" id=\"identifier_11_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m&egrave;re et sa grand-m&egrave;re&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Alexis Schwarzenbach, &eacute;d. Les &eacute;ditions M&eacute;tropolis, 2007, p.172\">11<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette \u00e9trange accusation lanc\u00e9e par Ren\u00e9e \u00e0 sa fille r\u00e9v\u00e8le la nature exacte du conflit qui l\u2019opposera constamment \u00e0 Annemarie. Aux yeux de Ren\u00e9e, \u00eatre \u00ab&nbsp;lesbienne&nbsp;\u00bb recouvre une tout autre r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019entretenir des liaisons amoureuses avec d\u2019autres femmes, et m\u00eame vivre une passion de quarante ans avec l\u2019une d\u2019entre elles. \u00catre lesbienne, c\u2019est transgresser les lois de la soci\u00e9t\u00e9, refuser d\u2019assumer le r\u00f4le d\u00e9volu aux femmes, centr\u00e9 autour du mariage et de la maternit\u00e9, et donc \u00eatre condamn\u00e9e \u00e0 la marginalit\u00e9, avec son cort\u00e8ge de vices fantasm\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Emmy Kr\u00fcger, l\u2019amante de Ren\u00e9e, semble avoir elle aussi per\u00e7u l\u2019homosexualit\u00e9 d\u2019Annemarie d\u00e8s son adolescence, ce qui provoque chez elle une r\u00e9action encore plus violente et \u00e9pidermique que celle de Ren\u00e9e. \u00c9gocentrique \u00e0 tendance mythomane, antis\u00e9mite obsessionnelle, elle voue aussit\u00f4t \u00e0 Annemarie une inimiti\u00e9 tout \u00e0 fait injustifi\u00e9e qui ne peut trouver sa source que dans une lesbophobie internalis\u00e9e. Car Emmy est emp\u00eatr\u00e9e dans un d\u00e9ni encore plus puissant que celui de Ren\u00e9e, allant jusqu\u2019\u00e0 dissimuler l\u2019identit\u00e9 de celle-ci dans son journal intime et s\u2019inventer toutes sortes d\u2019amants imaginaires<sup><a href=\"#footnote_12_3507\" id=\"identifier_12_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m&egrave;re et sa grand-m&egrave;re&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Alexis Schwarzenbach, &eacute;d. Les &eacute;ditions M&eacute;tropolis, 2007, p.&nbsp;110-111, et p.176\">12<\/a><\/sup>. Elle deviendra une ennemie intime d\u2019Annemarie, encourageant inlassablement Ren\u00e9e et Alfred \u00e0 prendre des mesures drastiques pour \u00ab&nbsp;corriger&nbsp;\u00bb le comportement de leur fille. Elle est peut-\u00eatre la premi\u00e8re personne \u00e0 associer l\u2019homosexualit\u00e9 d\u2019Annemarie \u00e0 une maladie<sup><a href=\"#footnote_13_3507\" id=\"identifier_13_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m&egrave;re et sa grand-m&egrave;re&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Alexis Schwarzenbach, &eacute;d. Les &eacute;ditions M&eacute;tropolis, 2007, p.173\">13<\/a><\/sup> \u2013&nbsp;une id\u00e9e funeste qui finira par s\u2019imposer dans l\u2019esprit de toute sa famille.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quel \u00e2ge avait Annemarie lorsque sa m\u00e8re a commenc\u00e9 \u00e0 \u00ab&nbsp;l\u2019accuser&nbsp;\u00bb d\u2019\u00eatre lesbienne&nbsp;? Que comprenait une jeune adolescente, n\u00e9e en 1908 et coup\u00e9e du monde, de l\u2019homosexualit\u00e9 et de l\u2019homophobie&nbsp;? Qu\u2019a-t-elle bien pu ressentir lorsque sa m\u00e8re, qui jusqu\u2019ici semblait l\u2019encourager \u00e0 exprimer sa \u00ab&nbsp;nature \u00e0 elle&nbsp;\u00bb, s\u2019est soudain mise \u00e0 la r\u00e9prouver tout en continuant \u00e0 s\u2019accorder des libert\u00e9s qu\u2019elle refuse cat\u00e9goriquement \u00e0 sa fille ? Sans oublier les autres adultes de son entourage qui lui manifestent d\u00e9sormais une hostilit\u00e9 plus ou moins franche et explicite. On peut imaginer que ce revirement a d\u00fb provoquer, p\u00eale-m\u00eale, de l\u2019inqui\u00e9tude, de l\u2019incompr\u00e9hension, de la culpabilit\u00e9, la peur de ne plus \u00eatre aim\u00e9e, mais aussi un sentiment de r\u00e9volte et de col\u00e8re face \u00e0 une telle injustice.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Au centre de l&rsquo;attention <\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Hors du cercle familial, bien d\u2019autres personnes per\u00e7oivent instinctivement le lesbianisme d\u2019Annemarie, ce qui lui vaut une attention parfois positive, parfois n\u00e9gative, mais toujours intense. Au pensionnat, elle d\u00e9clenche les passions et les jalousies parmi ses camarades de classe. En 1927, son baccalaur\u00e9at en poche, elle s\u2019inscrit \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Zurich o\u00f9 elle attire tous les regards. Annemarie d\u00e9tonne avec sa silhouette longiligne (elle mesure 1m76), sa coupe \u00e0 la gar\u00e7onne, son attitude un peu distante et hautaine. Elle d\u00e9gage une \u00e9nergie singuli\u00e8re, intrigante, qui bouscule les normes de genre. \u00c0 l\u2019universit\u00e9, les \u00e9tudiants masculins \u00e9prouvent \u00e0 son \u00e9gard un m\u00e9lange de fascination et de haine, au point de la surnommer entre eux \u00ab&nbsp;l\u2019ennemie&nbsp;\u00bb<sup><a href=\"#footnote_14_3507\" id=\"identifier_14_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Annemarie Schwarzenbach ou le mal d&rsquo;Europe&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Dominique Laure Miermont, &eacute;d Payot, 2004, p.46\">14<\/a><\/sup> \u2013&nbsp;quel incroyable aveu&nbsp;! Annemarie, identifi\u00e9e plus ou moins consciemment comme lesbienne, est aussit\u00f4t d\u00e9sign\u00e9e par ces jeunes hommes comme une menace et une adversaire \u00e0 abattre.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"700\" height=\"736\" src=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Photo-bureau-a-Paris-1933.-Annemarie-Schwarzenbach.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3532\" srcset=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Photo-bureau-a-Paris-1933.-Annemarie-Schwarzenbach.jpg 700w, https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Photo-bureau-a-Paris-1933.-Annemarie-Schwarzenbach-285x300.jpg 285w, https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Photo-bureau-a-Paris-1933.-Annemarie-Schwarzenbach-600x631.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Paris, 1933. Photo d\u2019Annemarie Schwarzenbach. Source : biblioth\u00e8que nationale suisse, SLA-Schwarzenbach-A-5-08\/234<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1928, Annemarie passe une ann\u00e9e \u00e0 Paris o\u00f9 elle suit des cours d\u2019histoire, de philosophie et de psychologie \u00e0 la Sorbonne<sup><a href=\"#footnote_15_3507\" id=\"identifier_15_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Annemarie Schwarzenbach ou le mal d&rsquo;Europe&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Dominique Laure Miermont, &eacute;d Payot, 2004, p.48\">15<\/a><\/sup>. Elle retournera ensuite poursuivre ses \u00e9tudes \u00e0 Zurich o\u00f9 elle obtiendra un doctorat d\u2019histoire. Son s\u00e9jour parisien lui laisse une impression mitig\u00e9e, mais elle y \u00e9crit ses premiers textes, d\u2019inspiration autobiographique&nbsp;: \u00ab&nbsp;Conversation&nbsp;\u00bb, et trois \u00ab&nbsp;Nouvelles Parisiennes&nbsp;\u00bb o\u00f9 elle d\u00e9veloppe des r\u00e9flexions sur l\u2019amour, la solitude, la libert\u00e9, la condition humaine, la qu\u00eate de sens et \u00e0 la difficult\u00e9 \u00e0 se connecter profond\u00e9ment aux autres<sup><a href=\"#footnote_16_3507\" id=\"identifier_16_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Annemarie Schwarzenbach ou le mal d&rsquo;Europe&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Dominique Laure Miermont, &eacute;d Payot, 2004, p.&nbsp;46-51\">16<\/a><\/sup>. Un an plus tard, elle publie sa premi\u00e8re nouvelle, intitul\u00e9e \u00ab&nbsp;Erik&nbsp;\u00bb dans la \u00ab&nbsp;Neue Z\u00fcrcher Zeitung&nbsp;\u00bb, puis un essai intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Position de la jeunesse&nbsp;\u00bb, dans lequel elle exprime pour la premi\u00e8re fois publiquement ses opinions politiques, en totale opposition avec celles de sa famille. Elle y prend la d\u00e9fense de la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, \u00e0 laquelle elle appartient, qui h\u00e9rite d\u2019un monde compl\u00e8tement boulevers\u00e9 et d\u00e9stabilis\u00e9 par les horreurs de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, et qui a le devoir de s\u2019affranchir de certaines des valeurs de la soci\u00e9t\u00e9 traditionnelle qui ont men\u00e9 \u00e0 la catastrophe<sup><a href=\"#footnote_17_3507\" id=\"identifier_17_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Annemarie Schwarzenbach ou le mal d&rsquo;Europe&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Dominique Laure Miermont, &eacute;d Payot, 2004, p.&nbsp;52-53\">17<\/a><\/sup>. Il faut, \u00e9crit-elle \u00ab&nbsp;repartir de z\u00e9ro&nbsp;\u00bb&nbsp;; car sur un ordre mauvais nous ne pouvons rien b\u00e2tir de nouveau. Et un ordre qui a pu engendrer la guerre mondiale est mauvais&nbsp;\u00bb<sup><a href=\"#footnote_18_3507\" id=\"identifier_18_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Cit&eacute; dans &laquo;&nbsp;Annemarie Schwarzenbach, De monde en monde&nbsp;&raquo;, reportages, 1934-1942, Introduction de Nicole Le Bris, Arthaud Poche, 2018, p.8\">18<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1929, Annemarie \u00e9crit \u00e9galement un autre texte, intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Voir une femme&nbsp;\u00bb<sup><a href=\"#footnote_19_3507\" id=\"identifier_19_3507\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;Voir une femme&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Annemarie Schwarzenbach, &eacute;d Metropolis, 2008\">19<\/a><\/sup>, dans lequel la jeune narratrice prend conscience de son homosexualit\u00e9 et d\u00e9crit \u00e0 quel point cette d\u00e9couverte bouleverse son univers int\u00e9rieur, mais aussi son rapport au monde et aux autres.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/sur-la-route-avec-annemarie-schwarzenbach-ii\/\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/sur-la-route-avec-annemarie-schwarzenbach-ii\/\">Lire la suite<\/a><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Photo illustrant l&rsquo;article : Autriche, 1938, photo d&rsquo;Annemarie Schwarzenbach, Biblioth\u00e8que nationale suisse, SLA-Schwarzenbach-A-5-18\/035 (d\u00e9tail) <\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n<ol class=\"footnotes\"><li id=\"footnote_1_3507\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Alexis Schwarzenbach, \u00e9d. Les \u00e9ditions M\u00e9tropolis, 2007, p.40<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_1_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_2_3507\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Alexis Schwarzenbach, \u00e9d. Les \u00e9ditions M\u00e9tropolis, 2007, p.48<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_2_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_3_3507\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Alexis Schwarzenbach, \u00e9d. Les \u00e9ditions M\u00e9tropolis, 2007, p.101<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_3_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_4_3507\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Alexis Schwarzenbach, \u00e9d. Les \u00e9ditions M\u00e9tropolis, 2007, p.&nbsp;164-165<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_4_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_5_3507\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Alexis Schwarzenbach, \u00e9d. Les \u00e9ditions M\u00e9tropolis, 2007, p.28<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_5_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_6_3507\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Alexis Schwarzenbach, \u00e9d. Les \u00e9ditions M\u00e9tropolis, 2007, p.46<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_6_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_7_3507\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Alexis Schwarzenbach, \u00e9d. Les \u00e9ditions M\u00e9tropolis, 2007, p.&nbsp;152-154<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_7_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_8_3507\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Alexis Schwarzenbach, \u00e9d. Les \u00e9ditions M\u00e9tropolis, 2007, p.105), mais contrairement \u00e0 Ren\u00e9e, elle ne conservera \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte aucune fascination pour l\u2019univers militaire et son c\u00e9r\u00e9monial ((Annemarie Schwarzenbach ou le mal d\u2019Europe&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Dominique Laure Miermont, \u00e9d Payot, 2004, p.28<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_8_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_9_3507\" class=\"footnote\">Annemarie Schwarzenbach ou le mal d\u2019Europe&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Dominique Laure Miermont, \u00e9d Payot, 2004, p.40<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_9_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_10_3507\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;Les Quarante Colonnes du souvenir&nbsp;\u00bb, pr\u00e9face, \u00e9crite par Nicole Le Bris, Esperlu\u00e8te Editions, 2008, p.85<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_10_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_11_3507\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Alexis Schwarzenbach, \u00e9d. Les \u00e9ditions M\u00e9tropolis, 2007, p.172<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_11_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_12_3507\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Alexis Schwarzenbach, \u00e9d. Les \u00e9ditions M\u00e9tropolis, 2007, p.&nbsp;110-111, et p.176<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_12_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_13_3507\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;Maman, tu dois lire mon livre, Annemarie Schwarzenbach, sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Alexis Schwarzenbach, \u00e9d. Les \u00e9ditions M\u00e9tropolis, 2007, p.173<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_13_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_14_3507\" class=\"footnote\">Annemarie Schwarzenbach ou le mal d\u2019Europe&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Dominique Laure Miermont, \u00e9d Payot, 2004, p.46<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_14_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_15_3507\" class=\"footnote\">Annemarie Schwarzenbach ou le mal d\u2019Europe&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Dominique Laure Miermont, \u00e9d Payot, 2004, p.48<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_15_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_16_3507\" class=\"footnote\">Annemarie Schwarzenbach ou le mal d\u2019Europe&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Dominique Laure Miermont, \u00e9d Payot, 2004, p.&nbsp;46-51<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_16_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_17_3507\" class=\"footnote\">Annemarie Schwarzenbach ou le mal d\u2019Europe&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Dominique Laure Miermont, \u00e9d Payot, 2004, p.&nbsp;52-53<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_17_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_18_3507\" class=\"footnote\">Cit\u00e9 dans \u00ab&nbsp;Annemarie Schwarzenbach, De monde en monde&nbsp;\u00bb, reportages, 1934-1942, Introduction de Nicole Le Bris, Arthaud Poche, 2018, p.8<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_18_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_19_3507\" class=\"footnote\"> \u00ab&nbsp;Voir une femme&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Annemarie Schwarzenbach, \u00e9d Metropolis, 2008<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_19_3507\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><\/ol>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Annemarie Schwarzenbach est n\u00e9e en 1908, \u00e0 Zurich, dans une richissime famille d\u2019industriels de la soie. C\u2019est son grand-p\u00e8re paternel, Robert Schwarzenbach, qui a transform\u00e9 la fabrique de soierie familiale, fond\u00e9e en 1852, en un v\u00e9ritable empire industriel. 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