{"id":2311,"date":"2020-12-15T13:58:59","date_gmt":"2020-12-15T12:58:59","guid":{"rendered":"http:\/\/helenenera.com\/les-faunesses\/?p=2311"},"modified":"2025-04-02T15:39:39","modified_gmt":"2025-04-02T13:39:39","slug":"natalie-clifford-barney-episode-10-l-enfer-le-paradis-et-le-purgatoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/natalie-clifford-barney-episode-10-l-enfer-le-paradis-et-le-purgatoire\/","title":{"rendered":"Natalie Clifford Barney \u2013 \u00c9pisode 10 \u2013 \u00ab L\u2019enfer, le paradis et le purgatoire \u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elisabeth de&nbsp;Gramont, n\u00e9e en 1875, incarne l\u2019union de deux grandes familles aristocratiques fran\u00e7aises. Son p\u00e8re, Ag\u00e9nor de&nbsp;Gramont, est le 11e duc de Gramont \u2013 une lign\u00e9e remontant aux Cap\u00e9tiens et implant\u00e9e dans l\u2019actuel d\u00e9partement des Pyr\u00e9n\u00e9es-Atlantiques. Sa m\u00e8re, Isabelle de&nbsp;Beauvau-Craon, appartient quant \u00e0 elle \u00e0 une tr\u00e8s ancienne famille noble originaire de Lorraine. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Isabelle de&nbsp;Beauvau-Craon meurt quelques jours apr\u00e8s la naissance d\u2019\u00c9lisabeth, qui sera \u00e9lev\u00e9e par sa grand-m\u00e8re paternelle et ne rencontrera son p\u00e8re qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de trois ans. \u00c0 peu pr\u00e8s \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, celui-ci se remarie \u00e0 Marguerite de&nbsp;Rothschild avec qui il aura trois autres enfants. \u00c0 quatre ans et demi, \u00c9lisabeth quitte sa grand-m\u00e8re pour vivre avec son p\u00e8re et sa belle-m\u00e8re \u00e0 Melun, puis \u00e0 Paris. \u00c9lisabeth adore la nouvelle \u00e9pouse de son p\u00e8re qu\u2019elle consid\u00e8re comme une seconde m\u00e8re. Cruel, froid et brutal, Ag\u00e9nor ne lui inspire en revanche que peur et m\u00e9fiance. C\u2019est en partie dans le but d\u2019\u00e9chapper \u00e0 son autorit\u00e9 qu\u2019elle d\u00e9cide, en 1896, de se marier. Elle se choisit comme pr\u00e9tendant Philibert de&nbsp;Clermont-Tonnerre, futur duc de Clermont-Tonnerre et h\u00e9ritier d\u2019une prestigieuse famille aristocratique originaire du Dauphin\u00e9, presque aussi ancienne que les Gramont. \u00c9lisabeth et Philibert auront deux filles&nbsp;: B\u00e9atrix et Diane, n\u00e9es en 1897 et 1902.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:20px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"512\" height=\"683\" src=\"http:\/\/helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Elisabeth-de-Gramont-1889.jpg\" alt=\"\u00c9lisabeth-de-Gramont-1889\" class=\"wp-image-2317\" srcset=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Elisabeth-de-Gramont-1889.jpg 512w, https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Elisabeth-de-Gramont-1889-225x300.jpg 225w, https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Elisabeth-de-Gramont-1889-15x20.jpg 15w\" sizes=\"auto, (max-width: 512px) 100vw, 512px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00c9lisabeth de Gramont photographi\u00e9e par Nadar en 1889 <\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong><u>La rencontre<\/u><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Natalie et \u00c9lisabeth se rencontrent \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un d\u00eener chez Lucie Delarue-Mardrus \u00e0 la fin du mois d\u2019avril 1909<sup><a href=\"#footnote_1_2311\" id=\"identifier_1_2311\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&thinsp;&Eacute;lisabeth de Gramont, avant-gardiste&thinsp;&raquo;, &eacute;crit par Francesco Rapazzini, &eacute;d. Fayard, 2004, p.192\">1<\/a><\/sup>. Elles se plaisent aussit\u00f4t et deviennent amantes quelques jours plus tard, durant la nuit du 30 avril au 1<sup>er<\/sup> mai 1909. Les deux femmes c\u00e9l\u00e8breront d\u00e9sormais chaque ann\u00e9e la date anniversaire de cette premi\u00e8re nuit, jusqu\u2019au d\u00e9c\u00e8s d\u2019\u00c9lisabeth en 1954.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il existait une coutume merveilleuse entre elles. Chaque ann\u00e9e, le 1er mai, elles se retrouvaient. M\u00eame quand miss Barney \u00e9tait au bout du monde, elle rentrait et il fallait que je fasse un d\u00e9jeuner avec des \u0153ufs de vanneaux&nbsp;: chacune six. Le 1er mai \u00e9tait leur f\u00eate \u00e0 elles deux. Et il fallait les d\u00e9nicher ces \u0153ufs\u2009! J\u2019allais chez H\u00e9diard, chez L\u00e9veill\u00e9 et quand je n\u2019en trouvais pas il fallait que je les commande en Angleterre. C\u2019\u00e9tait une coutume vraiment curieuse&#8230;<\/p>\n<cite>\u00ab\u2009Un demi-si\u00e8cle aupr\u00e8s de l\u2019Amazone, m\u00e9moires de Berthe Cleyrergue\u2009\u00bb. Souvenirs recueillis et pr\u00e9face par Mich\u00e8le Causse, \u00e9ditions Tierce, 1980<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On lit souvent qu\u2019\u00c9lisabeth de&nbsp;Gramont aurait quitt\u00e9 son mari et sa famille pour Natalie Barney. Cette affirmation, plut\u00f4t simpliste, enferme chacune des deux femmes dans des r\u00f4les r\u00e9ducteurs. Natalie est ainsi fig\u00e9e dans sa r\u00e9putation de lesbienne pr\u00e9datrice qui vole ses amoureuses \u00e0 leurs malheureux \u00e9poux. Quant \u00e0 \u00c9lisabeth, elle passe pour une ing\u00e9nue subjugu\u00e9e par Natalie. En r\u00e9alit\u00e9, sa rencontre avec Natalie Barney apparait plut\u00f4t comme le point final d\u2019une longue, courageuse et dangereuse entreprise d\u2019\u00e9mancipation qu\u2019\u00c9lisabeth m\u00e8ne en secret depuis des ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong><u><strong><u>Un lourd secret<\/u><\/strong><\/u><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Car \u00c9lisabeth cache un lourd secret&nbsp;: les effroyables violences conjugales dont elle est la victime depuis les d\u00e9buts de son mariage. En public, \u00c9lisabeth ne laisse rien para\u00eetre. Spirituelle, optimiste et pleine de vigueur, elle est surnomm\u00e9e par ses ami\u00b7es, \u00ab&nbsp;All\u00e9gresse&nbsp;\u00bb. \u00c9lisabeth s\u2019\u00e9tourdit de d\u00eeners et de soir\u00e9es dansantes pour essayer d\u2019oublier l\u2019enfer que lui fait vivre son \u00e9poux, Philibert de&nbsp;Clermont-Tonnerre, dans l\u2019intimit\u00e9 de leur vie conjugale&nbsp;: des insultes, des humiliations, des vengeances mesquines, mais aussi de terribles violences physiques. En 1898, Philibert roue \u00c9lisabeth de coups alors qu\u2019elle est enceinte de sept mois. Le m\u00e9decin appel\u00e9 \u00e0 l\u2019aide par les domestiques parvient \u00e0 sauver \u00c9lisabeth, mais pas son enfant<sup><a href=\"#footnote_2_2311\" id=\"identifier_2_2311\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;&Eacute;lisabeth de&nbsp;Gramont, avant-gardiste&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Francesco Rapazzini, &eacute;d. Fayard, 2004, p.92\">2<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9lisabeth se rebelle de plus en plus contre Philibert qui, impuissant \u00e0 la contr\u00f4ler, redouble de violence. En 1905, elle con\u00e7oit un premier plan pour tenter de se s\u00e9parer de lui, auquel elle doit finalement renoncer. \u00c0 cette \u00e9poque, la loi fran\u00e7aise est enti\u00e8rement du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9poux. Les humiliations et m\u00eame les maltraitances qui ont provoqu\u00e9 la perte de son enfant ne sont pas suffisantes pour lui garantir d\u2019obtenir le divorce<sup><a href=\"#footnote_3_2311\" id=\"identifier_3_2311\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;&Eacute;lisabeth de&nbsp;Gramont, avant-gardiste&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Francesco Rapazzini, &eacute;d. Fayard, 2004, p.184\">3<\/a><\/sup>. De plus, Philibert a la mainmise sur toutes les finances du couple, y compris sur l\u2019argent et les possessions personnelles d\u2019\u00c9lisabeth. Une s\u00e9paration mettrait celle-ci dans une situation financi\u00e8re tr\u00e8s d\u00e9licate. Or, \u00c9lisabeth sait qu\u2019elle ne peut pas compter sur l\u2019aide de son p\u00e8re et se sent priv\u00e9e de tout soutien familial depuis la mort de sa belle-m\u00e8re, Marguerite de&nbsp;Rothschild en 1905.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong><u>Vers la libert\u00e9<\/u><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les tensions entre \u00c9lisabeth et Philibert s\u2019apaisent bri\u00e8vement gr\u00e2ce \u00e0 un long voyage qu\u2019ils effectuent en 1908 \u00e0 travers plusieurs pays d\u2019Asie, puis la Russie. Mais, d\u00e8s leur retour \u00e0 Paris, les violences reprennent. \u00c9lisabeth perd en mai 1908 un second enfant sous les coups de Philibert, dans les m\u00eames circonstances qu\u2019en 1898. Toute la sc\u00e8ne se d\u00e9roule sous les yeux de leur fille cadette, Diane, \u00e2g\u00e9e de six ans<sup><a href=\"#footnote_4_2311\" id=\"identifier_4_2311\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;&Eacute;lisabeth de&nbsp;Gramont, avant-gardiste&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Francesco Rapazzini, &eacute;d. Fayard, 2004, p.&nbsp;184\">4<\/a><\/sup>. Cette fois-ci, \u00c9lisabeth n\u2019\u00e9prouve plus que de la haine \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Philibert. Il ne sera plus jamais question de r\u00e9conciliation ou m\u00eame d\u2019apaisement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsqu\u2019elle rencontre Natalie, \u00c9lisabeth est loin d\u2019\u00eatre ignorante au sujet de l\u2019homosexualit\u00e9. Elle est amie avec beaucoup d\u2019homosexuel\u00b7les comme Robert de Montesquiou, Marcel Proust, Armande de Polignac, Lucie Delarue-Mardrus ou encore la peintre Louise Catherine Breslau qui vit en couple avec sa compagne, elle-m\u00eame peintre, Madeleine Zillhardt. En 1906, \u00c9lisabeth a aussi eu une liaison avec un homme bisexuel, le journaliste Albert Flament. \u00c9lisabeth s\u2019interroge depuis longtemps au sujet de son attirance pour les femmes. Elle s\u2019est probablement confi\u00e9e \u00e0 son amie Lucie Delarue-Mardrus et elle a beaucoup fr\u00e9quent\u00e9 le couple Louise Catherine Breslau\/Madeleine Zillhardt qui lui a donn\u00e9 l\u2019image d\u2019une union heureuse et \u00e9panouie entre deux femmes<sup><a href=\"#footnote_5_2311\" id=\"identifier_5_2311\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;&Eacute;lisabeth de&nbsp;Gramont, avant-gardiste&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Francesco Rapazzini, &eacute;d. Fayard, 2004, p.95\">5<\/a><\/sup>. Au moment de sa rencontre avec Natalie, \u00c9lisabeth est pr\u00eate \u00e0 vivre sa premi\u00e8re histoire d\u2019amour lesbienne.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong><u>L\u2019\u00abAll\u00e9gresse\u00bb<\/u><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Taille au-dessus de la moyenne, \u00e9lanc\u00e9e, puis l\u00e9g\u00e8rement ploy\u00e9e, un nez droit et court, des yeux gris-vert \u00e0 fleur de t\u00eate, domin\u00e9s par des sourcils bien fournis et marqu\u00e9s, une petite bouche d\u2019o\u00f9 fusait un rire aux notes all\u00e8gres. Et sa voix\u2009! Ah, sa voix nuan\u00e7ant ses propos d\u2019un agr\u00e9ment et d\u2019une originalit\u00e9 toute spontan\u00e9e\u2009! Blonde, elle avait un de ces teints qui, comme les roses des Iles Britanniques, doivent aux pluies, plus fr\u00e9quentes l\u00e0-bas qu\u2019ailleurs, leur \u00e9clatante fra\u00eecheur. Sa nature \u00ab\u2009au beau fixe\u2009\u00bb pr\u00e9f\u00e9rait les jours gris aux jours ensoleill\u00e9s. Mais parfois un chagrin in\u00e9vitable ou une m\u00e9lancolie, venus tel un nuage d\u2019\u00c9cosse ou d\u2019Irlande, passaient sur elle comme sur un jardin fran\u00e7ais qui n\u2019admet aucun d\u00e9sordre. Ses larmes \u00e9taient rares. Elle souffrait de ses malheurs comme d\u2019un obscurcissement momentan\u00e9 ou d\u2019une rage de dents, impatiente d\u2019en finir.<\/p>\n<cite>\u00ab\u2009Souvenirs indiscrets\u2009\u00bb, \u00e9crit par Natalie Clifford Barney, \u00e9d. Flammarion, 1960<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9lisabeth a toujours fait preuve d\u2019ind\u00e9pendance d\u2019esprit. \u00c9duqu\u00e9e, comme toutes les femmes de son milieu social, par des professeurs priv\u00e9s, elle se passionne tr\u00e8s t\u00f4t pour la lecture et s\u2019emploie \u00e0 se constituer sa propre biblioth\u00e8que. Ma\u00eetrisant parfaitement l\u2019anglais, elle fait para\u00eetre en 1907 la premi\u00e8re traduction fran\u00e7aise du po\u00e8te Keats.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Distingu\u00e9e, dure, intelligente et aventureuse, \u00c9lisabeth est \u00e9galement imperm\u00e9able aux critiques et aux persiflages. Tr\u00e8s myope, elle adopte d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es&nbsp;1900 un face-\u00e0-main qui devient son signe distinctif. Chaque inconnu\u00b7e qu\u2019on lui pr\u00e9sente est scrut\u00e9 \u00e0 l\u2019aide de cet instrument&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quand \u00c9lisabeth de&nbsp;Gramont vous regarde de pr\u00e8s en avan\u00e7ant son face-\u00e0-main, elle cherche \u00e0 voir si vous \u00eates comestible&nbsp;\u00bb, disait d\u2019elle Fran\u00e7ois Mauriac.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong><u><strong><u>Une passion d\u00e9vorante<\/u><\/strong><\/u><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les descendants d\u2019\u00c9lisabeth de&nbsp;Gramont ont longtemps interdit aux chercheurs\u00b7ses l\u2019acc\u00e8s \u00e0 sa correspondance avec Natalie Barney. Faute de pouvoir acc\u00e9der \u00e0 ces sources, les biographes de Natalie ont eu tendance \u00e0 minimiser l\u2019importance de sa relation avec \u00c9lisabeth de&nbsp;Gramont. Le biographe de cette derni\u00e8re, Francesco Rapazzini, est le premier \u00e0 avoir pu consulter les quelque cinq cents lettres qu\u2019elle a \u00e9chang\u00e9es avec Natalie. Gr\u00e2ce \u00e0 ces nouvelles informations, il a ainsi pu esquisser un portrait bien plus juste de leur histoire d\u2019amour qui a dur\u00e9 quarante-cinq ans.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s leur premi\u00e8re nuit, Natalie et \u00c9lisabeth passent trois jours ensemble. Puis \u00c9lisabeth rejoint Natalie d\u00e8s qu\u2019elle le peut, rue Jacob. Les deux femmes s\u2019envoient des lettres et des billets passionn\u00e9s, qu\u2019elles \u00e9crivent en fran\u00e7ais ou en anglais. Elles m\u00e9langent \u00e9galement le tutoiement et le vouvoiement, parfois d\u2019une phrase \u00e0 l\u2019autre, selon une logique qu\u2019elles sont les seules \u00e0 pouvoir d\u00e9coder. Natalie, qui s\u2019est toujours vant\u00e9e d\u2019\u00eatre imperm\u00e9able \u00e0 tout sentiment de jalousie, se montre, de fa\u00e7on tr\u00e8s pr\u00e9visible, jalouse de toutes les obligations qui retiennent \u00c9lisabeth loin d\u2019elle&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Demain, voil\u00e0 un mot que le d\u00e9sir, le vrai, le tyrannique, l\u2019absolu qui m\u2019habite ne sait pas dire \u2013 c\u2019est ce soir, entends-tu, c\u2019est ce soir qu\u2019il aurait fallu venir \u2013 Ce soir que je te veux. Demain ne m\u2019importe pas plus en cet instant qu\u2019une vie \u00e0 venir. Ma vie est dans cet instant \u2013 Toute ma vie tendue vers toi\u2009; comme jamais avant, peut-\u00eatre comme jamais plus\u2009! C\u2019est ce soir qu\u2019il aurait fallu venir. Mauvaise ma\u00eetresse, mon amour, ce soir Lily je vous aime vous, que faites-vous de nous\u2009?<\/p>\n<cite>Cit\u00e9 dans \u00ab\u2009\u00c9lisabeth de Gramont, avant-gardiste\u2009\u00bb, \u00e9crit par Francesco Rapazzini, \u00e9d. Fayard, 2004, p.196<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Natalie, passionn\u00e9ment amoureuse, mais fid\u00e8le \u00e0 elle-m\u00eame, n\u2019en reste pas moins pragmatique. Malgr\u00e9 \u00ab&nbsp;le d\u00e9sir, le vrai, le tyrannique, l\u2019absolu&nbsp;\u00bb qui l\u2019habite, elle n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 m\u00e9nager ses forces cr\u00e9atrices en recyclant au moins une lettre d\u2019amour, autrefois destin\u00e9e \u00e0 liane de Pougy&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Te voir, te soigner \u2013 apprendre \u00e0 te servir, \u00e0 t\u2019aimer de pr\u00e8s, de loin \u2013 comme tu voudras \u2013 toujours infiniment, absolument. \u00catre le roseau sur lequel tu t\u2019appuieras, l\u2019esclave auquel tu souriras &#8211; Pleurer de tes peines \u2013 rire de tes joies \u2013 Voil\u00e0 ma vie, ma Destin\u00e9e, mon bonheur, mon destin. Ne t\u2019\u00e9loigne pas trop de corps \u2013 et reste tout pr\u00e8s de c\u0153ur \u2013 je t\u2019en supplie&#8230; Tu es mon bonheur et ma vie.<\/p>\n<cite>Cit\u00e9 dans \u00ab\u2009\u00c9lisabeth de Gramont, avant-gardiste\u2009\u00bb, \u00e9crit par Francesco Rapazzini, \u00e9d. Fayard, 2004, p.200<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dix ans plus t\u00f4t, Natalie envoyait en effet mot pour mot la m\u00eame d\u00e9claration \u00e0 Liane de Pougy \u2013&nbsp;ma Tr\u00e8s Ch\u00e8re, je vous en conjure, ne c\u00e9dez pas \u00e0 de telles facilit\u00e9s. Imaginez la consternation de votre futur biographe&nbsp;!&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Durant les premiers mois de leur liaison, Natalie et \u00c9lisabeth sont enti\u00e8rement consum\u00e9es par ce nouvel amour, et Natalie n\u2019a gu\u00e8re le temps de penser \u00e0 Pauline Tarn\/Ren\u00e9e Vivien qui est pourtant en train d\u2019agoniser, dans son appartement de l\u2019avenue du Bois.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong><u>La mort de Pauline<\/u><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019apr\u00e8s sa biographe, Suzanne Rodriguez, Natalie aurait appris la s\u00e9v\u00e8re aggravation de l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 de Pauline au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e&nbsp;1909, ce qui ne l\u2019aurait apparemment pas pouss\u00e9e \u00e0 rendre la moindre visite \u00e0 Pauline. Durant dix mois, aucune rencontre n\u2019est attest\u00e9e entre les deux femmes. Par un hasard cruel, Natalie se d\u00e9cide enfin \u00e0 se rendre au chevet de Pauline le 18&nbsp;novembre 1909, soit le jour m\u00eame de son d\u00e9c\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque Natalie se pr\u00e9sente au 23, avenue du bois avec un bouquet de violettes \u00e0 la main, elle est accueillie par le majordome qui lui annonce sur un ton froid et impersonnel que \u00ab&nbsp;mademoiselle vient de mourir&nbsp;\u00bb. Boulevers\u00e9e, Natalie veut se recueillir aupr\u00e8s de la d\u00e9pouille de Pauline, mais en est emp\u00each\u00e9e par Antoinette, sa s\u0153ur, mais aussi par H\u00e9l\u00e8ne de&nbsp;Zuylen, qui lui demandent de quitter les lieux sans tarder. Toutes deux jugent Natalie en partie responsable du d\u00e9p\u00e9rissement de Pauline et de son lent suicide. Quelques heures \u00e0 peine apr\u00e8s la mort de celle-ci, on imagine \u00e0 quel point la confrontation entre ses proches endeuill\u00e9s et Natalie a d\u00fb \u00eatre violente et d\u00e9chirante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En quittant l\u2019appartement de Pauline, Natalie a racont\u00e9 dans \u00ab&nbsp;Souvenirs indiscrets&nbsp;\u00bb, avoir titub\u00e9 le long de l\u2019avenue du Bois et s\u2019\u00eatre \u00e9vanouie sur un banc, avant de rentrer chez elle pour passer la nuit \u00e0 relire les lettres et les po\u00e8mes de Pauline. Gr\u00e2ce aux recherches de Francesco Rapazzini, nous savons d\u00e9sormais que Natalie a aussi fait un d\u00e9tour par la rue Lauriston, o\u00f9 habite \u00c9lisabeth de&nbsp;Gramont. Trouvant Natalie boulevers\u00e9e \u00e0 sa porte, \u00c9lisabeth fait son possible pour la r\u00e9conforter.<sup><a href=\"#footnote_6_2311\" id=\"identifier_6_2311\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&nbsp;&Eacute;lisabeth de&nbsp;Gramont, avant-gardiste&nbsp;&raquo;, &eacute;crit par Francesco Rapazzini, &eacute;d. Fayard, 2004, p.200\">6<\/a><\/sup><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La ranc\u0153ur et la col\u00e8re qu\u2019ont ressenties Antoinette et H\u00e9l\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Natalie \u00e9taient-elles justifi\u00e9es&nbsp;? Probablement pas. Natalie n\u2019\u00e9tait pas responsable des traumatismes de Pauline, li\u00e9s \u00e0 son enfance malheureuse, ou encore de sa d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019alcool et au chloral. La r\u00e9ception plus que mitig\u00e9e de son \u0153uvre, du fait d\u2019un m\u00e9lange de misogynie et de lesbophobie, lui a \u00e9galement caus\u00e9 une blessure dont la gravit\u00e9 semble avoir \u00e9t\u00e9 sous-estim\u00e9e par ses biographes. Parce qu\u2019elle a eu le courage de revendiquer son lesbianisme et de le placer au centre de son \u0153uvre, le travail de Pauline a \u00e9t\u00e9 d\u00e8s la premi\u00e8re heure invisibilis\u00e9 et moqu\u00e9 \u2013&nbsp;et continue \u00e0 l\u2019\u00eatre aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En revanche, on ne peut pas nier que Natalie a manqu\u00e9 de discernement. Elle \u00e9tait parfaitement consciente des sentiments de Pauline \u00e0 son \u00e9gard, qu\u2019elle a entretenus durant des ann\u00e9es en jouant un jeu ambigu. Natalie n\u2019a pas pris la mesure de la fragilit\u00e9 psychologique, pourtant \u00e9vidente, de Pauline dont elle a profit\u00e9 pendant des ann\u00e9es par orgueil et par \u00e9go\u00efsme, pour ensuite la d\u00e9serter durant les derniers mois de sa vie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong><u>Un sentiment de culpabilit\u00e9\u2009?<\/u><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la mort de Pauline, Natalie semble avoir \u00e9prouv\u00e9 un vif sentiment de culpabilit\u00e9 qu\u2019elle a tout fait pour dissimuler. \u00c9crit soixante ans apr\u00e8s son d\u00e9c\u00e8s, le long portrait qu\u2019elle consacre \u00e0 Pauline dans \u00ab\u2009Souvenirs indiscrets\u2009\u00bb adopte un ton d\u00e9fensif et parfois m\u00eame un peu condescendant. Le texte oscille entre l\u2019hommage et une curieuse tentative d\u2019autojustification, comme si Natalie cherchait \u00e0 s\u2019exon\u00e9rer de toute responsabilit\u00e9. Pauline et tous les t\u00e9moins de cette \u00e9poque \u00e9tant d\u00e9c\u00e9d\u00e9s, Natalie pouvait donner sa version des faits sans craindre d\u2019\u00eatre contredite.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 travers cette d\u00e9tresse, je ne savais comment la retrouver, ni comment la consoler. Allant de d\u00e9sespoir en d\u00e9sespoir, avec de trop rares intervalles de bonheur, sa vie n\u2019a \u00e9t\u00e9 qu\u2019un long suicide, dont j\u2019ai t\u00e2ch\u00e9 en vain de la sauver, mais n\u2019y \u00e9tait-elle pr\u00e9destin\u00e9e, puisque tout entre ses mains devenait Cendres et Poussi\u00e8res\u2009?<\/p>\n<cite>\u00ab\u2009Souvenirs indiscrets\u2009\u00bb, \u00e9crit par Natalie Clifford Barney, \u00e9d. Flammarion, 1960<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Visiblement g\u00ean\u00e9e, Natalie n\u2019h\u00e9sitera pas, des ann\u00e9es plus tard, \u00e0 donner \u00e0 sa gouvernante, Berthe Cleyrergue, les explications les plus fumeuses pour justifier son absence au chevet de Pauline&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une fois, \u00e0 propos de Ren\u00e9e Vivien, j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 mademoiselle pourquoi elle ne l\u2019avait pas aid\u00e9e. Je ne voulais pas \u00eatre impertinente ni lui poser des questions sur ses amours mais je voulais savoir pourquoi elle n\u2019\u00e9tait pas rest\u00e9e avec elle. Miss Barney m\u2019a dit&nbsp;: &#8211; Berthe, c\u2019\u00e9tait une grande po\u00e9tesse et moi, je ne pouvais pas subvenir&#8230; Je n\u2019avais pas suffisamment d\u2019argent pour l\u2019entretenir et faire publier ses manuscrits. C\u2019est la baronne Van Zuylen qui l\u2019a fait. La gouvernante qui soignait Ren\u00e9e Vivien \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e9tait une femme f\u00e9roce. Elle ne voulait pas de miss Barney, elle la renvoyait. \u00c7a, elle me l\u2019a dit, miss Barney\u2009!<\/p>\n<cite>\u00ab\u2009Un demi-si\u00e8cle aupr\u00e8s de l\u2019Amazone, m\u00e9moires de Berthe Cleyrergue\u2009\u00bb. Souvenirs recueillis et pr\u00e9face par Mich\u00e8le Causse, \u00e9ditions Tierce, 1980<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong><u>Des larmes de crocodile<\/u><\/strong>?<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si l\u2019on s\u2019en tient aux justifications maladroites et aux petits arrangements avec la v\u00e9rit\u00e9 auxquels se livre Natalie dans \u00ab\u2009Souvenirs indiscrets\u2009\u00bb, la d\u00e9tresse qu\u2019elle y exprime au sujet de la mort de Pauline ressemble furieusement \u00e0 des larmes de crocodile.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La journaliste Janet Flanner, interrog\u00e9e dans les ann\u00e9es&nbsp;1970 par l\u2019un des premiers biographes de Natalie, George Wickes, lui a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu\u2019elle \u00e9tait choqu\u00e9e par la fa\u00e7on dont Natalie parlait de Pauline&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La fa\u00e7on dont elle parlait de Ren\u00e9e Vivien \u00e9tait l\u2019une des choses les plus choquantes au monde. \u00ab\u2009Oh, disait-elle. Quel ennui\u2009! Oh, quelle ennuyeuse jeune femme\u2009! Son amour \u00e9tait presque aussi ennuyeux que tout le reste \u00e0 son sujet. (&#8230;) Quel ennui\u2009! Quel ennui&#8230; et si fid\u00e8le\u2009!\u2009\u00bb&nbsp;Apr\u00e8s, elle m\u2019a racont\u00e9 l\u2019anecdote des violettes [lorsque Natalie s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9e chez Pauline le jour de sa mort] et elle m\u2019a dit \u00ab\u2009Vous voyez, l\u2019amour ne rend pas les gens plus int\u00e9ressants. Cela les rend plus attachants peut-\u00eatre, ou peut-\u00eatre plus ennuyeux, aussi\u2009\u00bb.<\/p>\n<cite>Cit\u00e9 dans \u00ab\u2009The Amazon of Letters: the life and loves of Natalie Barney\u2009\u00bb, \u00e9crit par George Wickes, \u00e9d. Putnam, 1976, p.&nbsp;293<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Janet Flanner a fr\u00e9quent\u00e9 Natalie dans les ann\u00e9es&nbsp;1920-1930. La Natalie de cette \u00e9poque \u00e9tait-elle devenue totalement insensible\u2009? Ou bien cherchait-elle \u00e0 tout prix \u00e0 coller \u00e0 son image de s\u00e9ductrice et d\u2019observatrice blas\u00e9e derri\u00e8re laquelle elle se dissimulait volontiers\u2009? Natalie, qui a toujours all\u00e9grement m\u00e9lang\u00e9 mensonge et v\u00e9rit\u00e9, s\u2019est bien souvent laiss\u00e9e aveugl\u00e9e par l\u2019orgueil.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong><u>Une blessure muette<\/u><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur le moment, Natalie para\u00eet pourtant avoir \u00e9t\u00e9 durablement et profond\u00e9ment affect\u00e9e par la mort de Pauline. \u00c9lisabeth de Gramont est peut-\u00eatre la seule personne \u00e0 qui Natalie a r\u00e9ellement confi\u00e9 sa d\u00e9tresse et son sentiment de culpabilit\u00e9. \u00ab\u2009Ne pense pas encore au pardon du \u00ab\u2009petit Paul\u2009\u00bb, lui \u00e9crit ainsi \u00c9lisabeth. \u00ab\u2009C\u2019est moi qui prendrais ton regret pour le moment \u2013 il viendra plus tard, peut-\u00eatre.\u2009\u00bb<sup><a href=\"#footnote_7_2311\" id=\"identifier_7_2311\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&thinsp;&Eacute;lisabeth de Gramont, avant-gardiste&thinsp;&raquo;, &eacute;crit par Francesco Rapazzini, &eacute;d. Fayard, 2004, p.218\">7<\/a><\/sup><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chaque ann\u00e9e, Natalie et \u00c9lisabeth mentionneront dans leurs lettres la date anniversaire de la mort de Pauline<sup><a href=\"#footnote_8_2311\" id=\"identifier_8_2311\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&laquo;&thinsp;Romaine Brooks, A life&thinsp;&raquo;, &eacute;crit par Cassandra Langer, &eacute;d. The University of Wisconsin Press, 2015, p.69\">8<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019entreprise d\u2019autodestruction \u00e0 laquelle Pauline s\u2019est livr\u00e9e, et jusqu\u2019\u00e0 sa conversion au catholicisme quelques jours avant sa mort, sont demeur\u00e9es aux yeux de Natalie tout \u00e0 fait incompr\u00e9hensibles. Pr\u00e8s de vingt ans plus tard, elle semble encore chercher des r\u00e9ponses. Son roman gothique \u00ab\u2009The One Who Is Legion\u2009\u00bb, pourrait ainsi avoir \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9 par le deuil impossible de Pauline.<sup><a href=\"#footnote_9_2311\" id=\"identifier_9_2311\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Voir l&rsquo;&eacute;pisode 6 &laquo;&thinsp;Lor&eacute;ly&thinsp;&raquo;\">9<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong><u>Nous irons vers les po\u00e8tes<\/u><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour rendre hommage \u00e0 Pauline, Natalie publie en 1910 \u00e0 compte d\u2019auteur \u00ab&nbsp;Je me souviens&nbsp;\u00bb, le long po\u00e8me en prose&nbsp;qu\u2019elle lui avait \u00e9crit six ans plus t\u00f4t dans l\u2019espoir de la reconqu\u00e9rir. La m\u00eame ann\u00e9e, Natalie fait \u00e9galement para\u00eetre \u00ab&nbsp;Actes et entr\u2019actes&nbsp;\u00bb qui m\u00eale po\u00e8mes et courtes pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre. L\u2019une d\u2019entre elles, intitul\u00e9e \u00ab&nbsp;\u00c9quivoque&nbsp;\u00bb, est consacr\u00e9e \u00e0 Sappho et contredit le mythe selon lequel la po\u00e9tesse se serait suicid\u00e9e pour un homme, Phaon. Une autre pi\u00e8ce, qui porte le titre \u00e9vocateur de \u00ab&nbsp;La double mort&nbsp;\u00bb semble adress\u00e9e \u00e0 Pauline. Bertrand, un seigneur avignonnais du XIVe si\u00e8cle, accourt au chevet de Faustine, son amante qui est en train d\u2019agoniser. Bertrand ne pourra pas faire ses adieux \u00e0 Faustine qui meurt quelques instants apr\u00e8s son arriv\u00e9e. Au m\u00eame moment, il apprend sa conversion au catholicisme. Lui qui s\u2019enorgueillit d\u2019\u00eatre pa\u00efen&nbsp;ne parvient pas \u00e0 comprendre cette d\u00e9cision qu\u2019il vit comme une trahison \u2013 presque une trahison amoureuse. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-style-default is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je reviens \u00e0 propos et, comme un coup de vent,<br>Je saurai balayer ces songes\u2009; bon vivant,<br>Je vais rendre la vie \u00e0 ses longues paupi\u00e8res.<br>Joyeux, tel le mistral franchissant les clairi\u00e8res,<br>J\u2019arrive du dehors, j\u2019apporte la sant\u00e9.<br>Faustine, \u00e9veillons-la d\u2019un sommeil mal hant\u00e9<br>Par ces morbides clercs, diseurs de tristes messes\u2009;<br>Mieux qu\u2019eux je lui ferai d\u2019\u00e9ternelles promesses\u2009!<br>Mon paradis terrestre est moins fallacieux<br>Et plus doux que celui qu\u2019ils proposent aux cieux.<br>Ils le savent, l\u2019enfer, le ciel, le purgatoire<br>Sont \u00e0 court de terrain, puisque mon territoire<\/p>\n<cite>\u00ab&nbsp;La double mort&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Actes et entr\u2019actes&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Natalie Barney, \u00e9d. E.Sansot, 1910<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les sentiments de Bertrand font \u00e9cho \u00e0 ceux de Natalie. La conversion de Pauline lui semble \u00eatre un v\u00e9ritable reniement, \u00e0 la fois de leurs valeurs communes, mais aussi de leur histoire d\u2019amour. Autrefois, Natalie et Pauline ont \u00e9t\u00e9 unies par un m\u00eame rejet des valeurs chr\u00e9tiennes et par leur vision de l\u2019amour comme une religion pa\u00efenne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Actes et entr\u2019actes&nbsp;\u00bb contient \u00e9galement plusieurs po\u00e8mes d\u00e9di\u00e9s \u00e0 Pauline. Ils seront publi\u00e9s en 1910 par R\u00e9my de Gourmont dans le \u00ab\u2009Mercure de France\u2009\u00bb. Natalie fera \u00e9galement son possible pour entretenir la m\u00e9moire de Pauline. En 1912, elle entreprend d\u2019organiser au 20 rue Jacob \u00ab\u2009une heure de po\u00e9sie en souvenir de Ren\u00e9e Vivien\u2009\u00bb. Ayant eu vent de ce projet, Antoinette, la s\u0153ur de Pauline, envoie \u00e0 Natalie une lettre incendiaire lui interdisant, sous peine de poursuites judiciaires, d\u2019utiliser le nom de plume de Pauline et de tenir ce genre de r\u00e9unions. Natalie obtemp\u00e8re, mais profitera de la confusion qui r\u00e9gnait durant la 1<sup>re<\/sup> Guerre mondiale pour rendre cet hommage \u00e0 Pauline.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Natalie n\u2019oubliera jamais Pauline \u2013 cette Ren\u00e9e Vivien si ennuyeuse qu\u2019elle d\u00e9crivait \u00e0 Janet Flanner. \u00c0 la fin de sa vie, elle \u00e9voquera encore tr\u00e8s souvent son souvenir avec son ami Jean Chalon, ainsi qu\u2019avec Berthe Cleyrergue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Amour f\u00e9cond et passion fatale, l\u2019histoire d\u2019amour de Natalie et de Pauline a tr\u00e8s vite \u00e9t\u00e9 entour\u00e9e d\u2019une aura de l\u00e9gende. Comme l\u2019avait pr\u00e9dit Pauline, leurs deux destins \u00e9taient d\u00e9sormais irr\u00e9m\u00e9diablement li\u00e9s. Quant \u00e0 Natalie, la mort tragique de Pauline a b\u00e2ti sa r\u00e9putation de muse et de dangereuse s\u00e9ductrice, pour qui la po\u00e9tesse Ren\u00e9e Vivien se serait suicid\u00e9e. Cette r\u00e9putation, Natalie va s\u2019employer \u00e0 entretenir avec \u00e9nergie et d\u00e9termination, jusqu\u2019\u00e0 se laisser enti\u00e8rement d\u00e9vorer par elle. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:20px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<div style=\"height:20px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"318\" height=\"400\" src=\"http:\/\/helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Renee_Vivien_1.png\" alt=\"Ren\u00e9e_Vivien_1905\" class=\"wp-image-2321\" srcset=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Renee_Vivien_1.png 318w, https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Renee_Vivien_1-239x300.png 239w, https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Renee_Vivien_1-16x20.png 16w\" sizes=\"auto, (max-width: 318px) 100vw, 318px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Ren\u00e9e Vivien vers 1905<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em><a href=\"https:\/\/www.helenenera.com\/les-faunesses\/natalie-clifford-barney-episode-11-le-hold-up\/\" data-type=\"post\" data-id=\"3667\">\u00e9pisode suivant<\/a><\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:20px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Image illustrant l&rsquo;article : \u00c9lisabeth de Gramont peinte par Philip de L\u00e1szl\u00f3 en 1902 <\/strong><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:67px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Notes<\/strong><\/p>\n<ol class=\"footnotes\"><li id=\"footnote_1_2311\" class=\"footnote\">\u00ab\u2009\u00c9lisabeth de Gramont, avant-gardiste\u2009\u00bb, \u00e9crit par Francesco Rapazzini, \u00e9d. Fayard, 2004, p.192<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_1_2311\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_2_2311\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;\u00c9lisabeth de&nbsp;Gramont, avant-gardiste&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Francesco Rapazzini, \u00e9d. Fayard, 2004, p.92<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_2_2311\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_3_2311\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;\u00c9lisabeth de&nbsp;Gramont, avant-gardiste&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Francesco Rapazzini, \u00e9d. Fayard, 2004, p.184<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_3_2311\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_4_2311\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;\u00c9lisabeth de&nbsp;Gramont, avant-gardiste&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Francesco Rapazzini, \u00e9d. Fayard, 2004, p.&nbsp;184<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_4_2311\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_5_2311\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;\u00c9lisabeth de&nbsp;Gramont, avant-gardiste&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Francesco Rapazzini, \u00e9d. Fayard, 2004, p.95<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_5_2311\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_6_2311\" class=\"footnote\">\u00ab&nbsp;\u00c9lisabeth de&nbsp;Gramont, avant-gardiste&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Francesco Rapazzini, \u00e9d. Fayard, 2004, p.200<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_6_2311\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_7_2311\" class=\"footnote\">\u00ab\u2009\u00c9lisabeth de Gramont, avant-gardiste\u2009\u00bb, \u00e9crit par Francesco Rapazzini, \u00e9d. Fayard, 2004, p.218<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_7_2311\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_8_2311\" class=\"footnote\">\u00ab\u2009Romaine Brooks, A life\u2009\u00bb, \u00e9crit par Cassandra Langer, \u00e9d. The University of Wisconsin Press, 2015, p.69<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_8_2311\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_9_2311\" class=\"footnote\">Voir l\u2019\u00e9pisode 6 \u00ab\u2009Lor\u00e9ly\u2009\u00bb<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_9_2311\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><\/ol>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elisabeth de&nbsp;Gramont, n\u00e9e en 1875, incarne l\u2019union de deux grandes familles aristocratiques fran\u00e7aises. Son p\u00e8re, Ag\u00e9nor de&nbsp;Gramont, est le 11e duc de Gramont \u2013 une lign\u00e9e remontant aux Cap\u00e9tiens et implant\u00e9e dans l\u2019actuel d\u00e9partement des Pyr\u00e9n\u00e9es-Atlantiques. Sa m\u00e8re, Isabelle de&nbsp;Beauvau-Craon, appartient quant \u00e0 elle \u00e0 une tr\u00e8s ancienne famille noble originaire de Lorraine. 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