Mer-agitee

La femme-falaise – épisode 3

Sonia de Malanset jouait une valse sur le magnifique piano à queue qui trônait au milieu de son salon de musique. Alice l’écoutait depuis un bon quart d’heure en admirant sa virtuosité et sa posture irréprochable. Sonia appartenait à une autre génération, intraitable sur les questions d’étiquette, au point de ne jamais poser son dos sur le moindre dossier de chaise. Alice se sentait envahie par les notes de musique magnifiées par une acoustique parfaite. Elle pensait avoir reconnu Chopin, mais elle priait le ciel pour que Sonia ne saisisse pas cette occasion pour tester ses maigres connaissances. La passion de la princesse de Malanset pour la musique était de notoriété publique. Elle était reflétée par la splendeur cette pièce aménagée avec un soin évident. Assez vaste pour accueillir de véritables concerts privés, le salon de musique était décoré d’une façon plus chaleureuse et plus personnelle que le reste de l’hôtel particulier. Du moins, c’était la conclusion à laquelle était parvenue Alice après avoir été guidée par Sonia à travers des couloirs aussi larges que ceux d’un château. Chaque fois qu’elles passaient devant une porte ouverte, Alice n’avait pu s’empêcher de jeter de discrets coups d’œil à l’intérieur des pièces pour satisfaire sa curiosité.

En découvrant le salon de musique, Alice avait retenu un soupir d’admiration. À l’invitation de la princesse, elle s’était assise dans l’un des deux canapés étroits installés au pied de l’estrade prévue à l’attention des musiciens. Il faisait bien plus frais dans cette grande pièce vide que dans la salle de réception bondée, et Alice avait été parcourue par un frisson. Sonia s’en était aperçue et, sans lui demander son avis, avait couvert ses épaules d’un châle qui semblait l’attendre, soigneusement plié sur le dossier du canapé. Tandis que Sonia se penchait vers elle, Alice avait senti une bouffée de son parfum. Son geste n’avait rien de maternel, pas plus que le regard que la princesse lui avait lancé à cet instant précis. Troublée, Alice avait baissé les yeux, prétextant ajuster le châle sur sa poitrine. Lorsqu’elle avait relevé la tête, Sonia avait déjà repris ses distances et grimpait les trois marches menant à l’estrade pour s’installer à son piano. « Cela ne devrait pas être très long », avait-elle promis avec un sourire. Puis elle avait commencé à jouer sans offrir la moindre explication supplémentaire. Alice n’avait pas osé l’interroger et encore moins l’interrompre. Il lui semblait encore sentir le parfum de Sonia flotter autour d’elle, à moins que l’odeur entêtante ne provienne du châle qui enveloppait toujours ses épaules.

Alors qu’Alice essayait d’estimer combien d’invités et de musiciens pouvait recevoir Sonia dans cette pièce, la musique s’arrêta soudain. La princesse, qui avait paru oublier l’existence d’Alice dès ses toutes premières notes, l’observait désormais avec curiosité.     

– Vous jouez divinement bien, s’empressa de complimenter Alice.

Elle ne savait pas très bien ce que Sonia attendait d’elle. La princesse l’avait-elle emmenée jusqu’ici dans le simple but de lui faire admirer sa virtuosité ?

– Et vous ? Jouez-vous d’un instrument ? demanda Sonia sans relever son compliment.

– Non, je… Je crains de n’avoir aucun talent dans ce domaine…

Sa réponse sembla décevoir Sonia qui attrapa son étui à cigarettes posé devant elle sur le piano. Elle s’empara d’une cigarette qu’elle alluma d’un geste exercé à l’aide d’un briquet noir ; un objet qu’Alice jugea bien peu féminin.

– Mais, vous aimez la musique, n’est-ce pas ? insista Sonia.

Sous des dehors anodins, Alice comprit que la question était éminemment sérieuse et elle ressentit le besoin de dédramatiser.   

– Bien sûr ! On s’est assez moqué de moi pour être sortie plus d’une fois en larmes d’un opéra…

Son anecdote arracha un sourire amusé à Sonia. Bonne réponse, songea Alice avec soulagement.

– Je ne vous imaginais pas si sentimentale, fit remarquer Sonia en soufflant la fumée de sa cigarette.  

Prise au dépourvu, Alice ne sut pas quoi répondre. L’adjectif sentimental était la plupart du temps employé de façon péjorative. La princesse s’était-elle déjà fait une opinion à son sujet ? Et quelle sorte d’image Alice pouvait-elle bien renvoyer ?

– J’aime dessiner à mes heures perdues, lança Alice sans réfléchir.

Elle ne voulait pas que Sonia pense que l’art la laissait indifférente. Bien au contraire, Alice éprouvait une admiration sans bornes pour les artistes.

– Vraiment ? Il faudra que vous me montriez votre travail. Je connais plusieurs très bons professeurs. Je vous donnerai quelques noms, et vous pourrez les contacter de ma part.

Alice était de nouveau déstabilisée. Elle regrettait déjà d’avoir fait allusion à ses dessins. La princesse allait bien trop vite à son goût. À part à Lucia, Alice n’avait jamais montré ses croquis à quiconque. Elle n’avait aucune prétention artistique, et la simple idée d’affronter le jugement d’un vrai peintre la terrifiait. À ses yeux, dessiner n’était qu’un passetemps. Lucia, elle, était une véritable artiste : une écrivaine incroyablement talentueuse. Au début de leur liaison, lorsque Lucia l’aimait encore, Alice adorait lui décrire les rêves qu’elle nourrissait pour leur avenir. Elle les imaginait installées toutes les deux dans une petite maison au bord de la mer, ou dans un atelier quelque part en Italie. Lucia écrirait ses romans, deviendrait une célèbre écrivaine, et Alice illustrerait les couvertures de ses best-sellers.  

– Vous avez une jolie voix, confia gravement Sonia, tirant Alice de ses rêveries. Vous devriez la faire entendre plus souvent…

Un grattement de gorge très peu discret détourna l’attention des deux femmes. À l’autre bout du salon de musique, un majordome à l’air pincé passait une tête à travers les portes entrouvertes.

– Pardonnez-moi, madame. Monsieur Henri Saugnez est arrivé, madame.

– Parfait ! Faites-le entrer, je vous prie.

Le majordome ouvrit la porte à double battant puis s’effaça devant un jeune homme au costume bon marché, mais à l’allure extrêmement soignée. 

– Approchez, Henri ! s’exclama Sonia avec enthousiasme. Nous vous attendions…

Un peu gauche, le jeune homme s’exécuta. Il s’avança timidement jusqu’au pied de l’estrade, une pochette pleine de partitions sous le bras.  

– Henri, je vous présente madame Green. Henri est un jeune compositeur très talentueux, ajouta Sonia à l’attention d’Alice.

Surpris, Henri fit volte-face. Dans son empressement, il semblait ne pas avoir remarqué la présence d’Alice. Embarrassé, il s’approcha pour lui serrer la main avec un air d’excuse. Alice ressentit immédiatement de la sympathie à l’égard de ce jeune homme un peu maladroit, au regard doux, dont les joues n’avaient pas encore tout à fait perdu les rondeurs de l’enfance.

– Venez me faire écouter votre nouveau chef-d’œuvre, ordonna Sonia en se levant pour céder sa place sur le tabouret de piano. Mon jugement sera impitoyable, bien sûr. Mais cela, vous en avez désormais l’habitude…

À ces mots, Sonia écrasa sa cigarette dans un cendrier. Son expression était indéchiffrable. Alice adressa un sourire encourageant à Henri. Elle commençait à comprendre qu’ils étaient tous les deux en train de subir une sorte d’examen de passage et elle éprouvait un élan de solidarité à l’égard du compositeur.

Henri monta les trois marches de l’estrade d’une seule enjambée. Le parquet grinça tandis qu’il s’approchait du piano. Il s’assit sur le tabouret, fouilla dans sa pochette et sélectionna ses partitions qu’il posa sur le pupitre. Après un dernier froissement de papier, un silence de plomb retomba sur le salon de musique. Alice retint son souffle. Elle avait l’impression d’être dans une véritable salle de concert, durant ce moment très particulier où le public s’immobilisait enfin et où les musiciens gardaient les yeux rivés sur le chef d’orchestre dans l’attente de son signal.

Les mains d’Henri se posèrent sur le clavier. Lorsque les premiers accords retentirent, Alice fut tout d’abord étonnée, puis saisie par une émotion nouvelle. La composition musicale d’Henri ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait entendu jusqu’ici. Dépouillée à l’extrême, sa musique demeurait très mélodique et d’une incroyable mélancolie. Alice la jugeait à la fois touchante et dangereuse. Elle sentait que la musique d’Henri avait le pouvoir de l’emmener le long de chemins périlleux, sur les traces de vaines espérances et d’illusions perdues. Alice observa Sonia. Debout à côté du piano, la princesse écoutait Henri avec une extrême concentration, mais son visage ne trahissait aucune émotion. Elle semblait évaluer sa composition d’une façon détachée, à l’aide de mystérieux critères inconnus d’Alice. « Je ne vous imaginais pas si sentimentale »,avait accusé Sonia.À quoi bon écouter de la musique s’il fallait refouler toutes les émotions qu’elle procurait ? Alice trouvait cette idée épouvantable. 

Henri acheva son morceau et reposa ses mains sur ses genoux. Après une grande inspiration, il se tourna en direction de Sonia dans l’attente de son verdict. La princesse prenait le temps de la réflexion, le regard perdu dans le vague. Alice était presque anxieuse pour Henri. Elle avait adoré le travail du jeune compositeur, et elle espérait de tout cœur que la princesse l’approuverait à son tour. Silencieuse, Sonia allumait une nouvelle cigarette.

– Qu’est-ce que vous en avez pensé, Alice ? demanda-t-elle soudain.

Surprise, Alice se redressa sur son siège. L’emploi inopiné de son prénom la mettait mal à l’aise. Il dénotait d’une familiarité qui n’existait pas encore entre elles et qui n’avait pas lieu d’être. Impassible, Sonia attendait sa réponse comme si rien de particulier ne venait de se produire. Alice jeta un regard désemparé à Henri, mais le jeune compositeur ne pouvait pas l’aider. Sonia lui avait lancé un défi, et il n’y avait pas d’échappatoire. Alice resserra son plaid autour d’elle tout en cherchant ses mots.

Poursuivre la lecture – épisode 4

Image illustrant l’article : Mer agitée à Étretat, Claude Monet, , 1883

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