statue d'un démon

Le lion et le serpent – Extrait, première partie

 

Abberhill – février 1925

 

Neela tentait d’ouvrir la porte de son bureau depuis plusieurs minutes, et son exaspération croissait à chaque seconde. Lorsqu’il avait beaucoup plu, comme ces derniers jours, l’humidité faisait légèrement gonfler le bois du chambranle, et la serrure se bloquait. Neela occupait pourtant ce bureau depuis près de trois ans et pensait maîtriser à la perfection la délicate manœuvre expliquée par le concierge : tirer et soulever doucement la poignée tout en exerçant une légère pression sur la clé. Mais aujourd’hui, alors qu’elle sortait à peine d’un rendez-vous désastreux avec le doyen, ses mains tremblantes manquaient d’assurance. Ses doigts, qui commençaient à être douloureux, glissaient sur la maudite clé. La fraîcheur hivernale qui l’avait fait frissonner une heure plus tôt n’était plus qu’un souvenir ; elle avait trop chaud. Frustrée, elle se résolut à faire une pause tout en jetant des regards inquiets autour d’elle. Par bonheur, à cette heure matinale, les couloirs de l’université Locmart étaient encore déserts. La perspective d’être surprise par un étudiant à la porte de son propre bureau la mortifiait. Il n’y avait pas de symbole plus cruel de sa récente mise à pied. Bien sûr, le doyen — l’honorable professeur Frisker — n’avait pas qualifié la sanction de mesure disciplinaire. Il avait parlé d’un congé, d’une période de réflexion. Officiellement, l’université la libérait de ses obligations pendant un semestre pour lui permettre de se consacrer à ses recherches. C’était une pratique courante, avait assuré le professeur Frisker. Devant sa mine défaite, il avait eu un sourire compatissant : « Chère Mademoiselle Straed, considérez ce malheureux incident comme l’occasion de vous replonger dans vos livres, de retrouver vos précieux poètes. C’est un exercice d’humilité qui pourrait se révéler fort utile. Il vous permettra peut-être d’achever la rédaction de votre second ouvrage, qui sait ? ».

« Professeur Straed » avait-elle trouvé la force de corriger pour la millième fois. Pour le reste, Neela avait bien tenté de se défendre, mais le doyen lui avait opposé son indifférence polie de vieillard et un début de surdité. Il l’avait assurée que son honneur et sa réputation seraient saufs, et qu’elle retrouverait son poste dès le semestre prochain. Son cours sur les poètes oubliés du Silshire était un succès. « Une magnifique redécouverte » avait-il mécaniquement ajouté. Puis, après un moment de silence : « une relecture passionnante ». Devait-elle se montrer reconnaissante ? À son arrivée, il l’avait accueillie avec beaucoup de froideur. Elle avait été la première femme à obtenir un poste d’enseignante au sein du Département des Lettres. D’autres l’avaient précédée dans le domaine des sciences, principalement en chimie et en médecine, mais le professeur Frisker semblait convaincu que la poésie était une affaire trop sérieuse pour être confiée à une femme. Cependant, malgré sa réticence initiale et l’insupportable condescendance avec laquelle il l’avait toujours traitée, Neela était persuadée que le doyen avait fait tout son possible pour la protéger, comme il l’aurait fait pour n’importe lequel de ses collègues. À moins qu’il n’ait agi que par égard pour son père, Charles Straed, le célèbre anthropologue dont le fantôme hantait encore le campus.

Neela repoussa ses lunettes sur son nez à l’aide du dos de sa main et posa son front contre la porte. Elle ne regrettait rien de l’incident qui avait causé sa disgrâce. Edmund Hinster, l’étudiant avec qui elle avait eu une violente altercation lors d’un cours magistral, avait commis l’erreur de la provoquer sur son propre terrain : la littérature. Depuis le début du semestre, il cherchait à la déstabiliser et à miner son autorité en créant des polémiques stériles. Il perturbait ses classes et faisait perdre leur temps à l’ensemble des étudiants. Alors, lorsque l’arrogant et inexpérimenté Edmund avait exposé sa gorge, elle avait fondu sur sa proie. Elle l’avait écrasé sans pitié, humilié devant tout l’amphithéâtre, ses pairs et probablement futurs collègues. Malheureusement, elle avait également sous-estimé l’influence et le pouvoir du père d’Edmund ; Yarl Hinster, conseiller spécial de Gustav III, ancien élève de Locmart et généreux donateur. Elle n’avait pas un seul instant imaginé que le Yarl jugerait nécessaire de se déplacer en personne jusqu’au bureau du doyen pour réclamer des sanctions exemplaires à son endroit.

De rage, elle s’acharna de nouveau sur la serrure qui céda d’un coup. Entraînée par son élan, elle trébucha et manqua de déraper sur un journal qui avait été glissé sous la porte. Une fois son équilibre rétabli, elle remit de l’ordre dans ses vêtements, puis se pencha pour attraper le journal et y jeter un œil. Il s’agissait d’un de ces quotidiens populaires qui relataient avec complaisance les faits divers du jour. Celui-ci titrait sur le vingtième anniversaire du « drame de Lanhmar », avec en couverture une illustration représentant deux petites filles serrées l’une contre l’autre, recroquevillées au pied d’un rocher. Au loin, on apercevait les toits de la ville coloniale en proie aux flammes. Neela soupira en lisant la légende : « Lanhmar, 1905 : deux orphelines seules rescapées du drame ». Il ne pouvait y avoir d’image plus éloignée de la réalité. Tenant le quotidien entre deux doigts comme s’il s’agissait d’un répugnant déchet, elle fit quelques pas et le laissa tomber dans la poubelle. Elle savait que le journal n’était pas arrivé là par hasard. Il s’agissait d’un message, d’une plaisanterie teintée de cruauté. Son nom était irrémédiablement lié à Lanhmar, mais elle soupçonnait Edmund Hinster d’être l’instigateur de cette sinistre farce.

Neela referma doucement la porte, soulagée de retrouver la solitude et le calme de ce lieu qu’elle considérait comme son refuge. Elle avait eu toutes les peines du monde à se faire attribuer un bureau. Les secrétaires, mal à l’aise, lui avaient demandé de remplir plusieurs formulaires qui n’avaient cessé de se perdre mystérieusement. Puis, lorsque Neela avait exigé de rencontrer le responsable, la gêne s’était mue en une subtile panique. Après plusieurs semaines et d’innombrables relances, l’un des concierges l’avait guidée jusqu’à cette petite pièce située à l’extrémité du Département des Lettres. Son voisin était le professeur Brar, quatre-vingt-six ans, qui disposait d’un grand bureau dans lequel il n’avait pas mis les pieds depuis huit ans en raison de son âge avancé. Malgré l’absurdité de la situation, Neela n’avait pas boudé son plaisir quelques jours plus tard lorsque la plaque de cuivre portant son nom avait été fixée sur la porte. L’université Locmart, dont la création remontait à près de quatre cents ans, était l’une des plus prestigieuses du royaume des Deux Couronnes. Son histoire était étroitement liée à celle de la capitale, Abberhill, dont elle était l’un des joyaux architecturaux. Aux yeux de Neela, Locmart était également son université, celle où son père avait lui-même enseigné, celle où elle avait eu tant à prouver et où elle avait présenté sa thèse qui avait servi de base à la rédaction de son premier livre. Publié quatre ans plus tôt, « Les Oubliés : poètes du Silshire » éclairait d’un jour nouveau l’œuvre de trois poètes silviens dédaignés par les traités de littérature. Le succès critique de l’ouvrage lui avait permis de décrocher le poste qu’elle avait occupé avec bonheur et fierté jusqu’à aujourd’hui.

Neela s’assit sur sa chaise et balaya la pièce du regard. Elle y avait fait installer une grande bibliothèque, un secrétaire et un bureau qui avaient fait partie de la dot de sa mère. Élégants et légers, ces meubles tranchaient avec le mobilier lourd et sombre que ses parents avaient affectionné par la suite. Ils étaient les témoins d’une époque à jamais révolue, d’un temps où sa mère était encore une jeune fille habitée par des espoirs et des rêves dont elle ignorait tout.

Neela plaça sa tête entre ses mains. L’université la laisserait-elle réellement reprendre son poste au début du prochain semestre ou était-ce la fin de sa carrière universitaire ? Pouvait-elle tout abandonner aussi abruptement : ses cours et ses étudiants dont elle suivait le travail ? Elle baissa les yeux sur son courrier entassé depuis plusieurs jours sur le bureau. Trop préoccupée par la perspective de son rendez-vous avec le doyen, elle n’avait pas eu le courage de le trier. Intriguée, elle remarqua dans la pile une petite enveloppe scellée à la cire, une pratique tombée en désuétude depuis des décennies. L’enveloppe contenait une courte lettre rédigée dans une écriture si serrée qu’elle en était presque indéchiffrable.

 Chère Mademoiselle Straed,

Vous n’avez sans doute conservé aucun souvenir de notre unique rencontre… 

 Neela replia la lettre. Elle avait entendu suffisamment de « Mademoiselle Straed » pour la journée. Trois coups secs frappés à sa porte lui firent relever la tête, agacée d’être poursuivie jusque dans son antre et certaine de n’avoir aucun rendez-vous de prévu. Chaque année, les étudiants de dernière année envoyaient leurs bizuts à la recherche du professeur Brar. Ces innocentes victimes terminaient souvent leur quête dans son bureau. L’année était cependant trop avancée pour ce genre de plaisanteries, et elle rassembla ses forces pour affronter l’importun.

— Entrez, ordonna-t-elle d’une voix maussade.

La porte s’ouvrit sur un homme d’une quarantaine d’années, au visage avenant et aux traits agréables. Son costume et son manteau étaient des plus classiques, mais Neela remarqua ses chaussures élégantes et ses cheveux blonds soigneusement coiffés. Il ne pouvait s’agir ni d’un collègue ni d’un employé de l’université.

— Professeur Straed ? demanda l’inconnu.

Surprise, Neela accepta machinalement la poignée de main franche et ferme. L’homme lui adressa un grand sourire, conscient de son charme et prêt à en abuser.

— Jonas Liénar, se présenta-t-il. Journaliste indépendant. J’ai essayé de vous joindre à plusieurs reprises, sans succès. Serait-il possible de vous prendre quelques minutes de votre temps ?

Neela lâcha la main offerte et battit en retraite derrière son bureau, le visage fermé. Évidemment, elle aurait dû se douter qu’à l’approche de l’anniversaire du drame, les journalistes reviendraient rôder autour d’elle comme des vautours.

— Non, répondit-elle sèchement.

— Non ?

— Je ne donne pas d’interview au sujet de Lanhmar, Monsieur Liénar. Je ne l’ai jamais fait et je ne compte pas changer d’avis.

Jonas sourit de nouveau et s’assit en face de Neela sans y avoir été invité.

— Il ne s’agit pas de Lanhmar, professeur. Je peux vous rassurer sur ce point.

Stupéfaite par son audace, Neela le regarda s’installer et croiser nonchalamment les jambes. Jonas capta son regard noir de colère et leva les mains en signe d’apaisement.

— Excusez-moi, j’en déduis que vous n’avez pas reçu la lettre d’Herman Kosh. Je vous promets que je ne suis pas là pour vous arracher je ne sais quel scoop. Il s’agit d’une tout autre affaire.

— Herman Kosh ?

— Le négociant d’art. L’ami de votre père, Charles.

En entendant Jonas prononcer le prénom de son père, Neela se sentit pâlir.

— Herman m’a assuré qu’il vous ferait prévenir, affirma Jonas, embarrassé par le malentendu.

Neela se souvint de l’enveloppe qu’elle tenait quelques minutes plus tôt entre ses mains. Comment avait-elle pu passer à côté d’une lettre d’Herman Kosh, l’exécuteur testamentaire de son père qui avait été brièvement leur tuteur jusqu’à ce que sa sœur Alma soit reconnue comme héritière.

— Écoutez, poursuivit Jonas d’un ton gêné. Je ne veux pas vous importuner. Je peux repasser plus tard si vous le souhaitez.

D’un geste de la main, Neela lui fit signe de se taire, et Jonas obtempéra avec un froncement de sourcil. Puis elle s’empara fébrilement du courrier pour reprendre sa lecture où elle l’avait abandonnée.

 Chère Mademoiselle Straed,

Vous n’avez sans doute conservé aucun souvenir de notre unique rencontre. C’était peu de temps après votre retour à Abberhill, dans les circonstances que nous connaissons. Plus tard, lorsque j’ai été chargé de veiller sur vos intérêts, ainsi que ceux de votre sœur, vous étiez encore en pension au Silshire. J’espère que vous me pardonnerez de refaire ainsi irruption dans votre vie. J’ai bien conscience que mon nom doit raviver de tristes souvenirs. Je me suis résolu à vous écrire au sujet d’une affaire de la plus haute importance qui concerne votre père. Vous devriez être contactée dans les prochains jours par un ami en qui j’ai toute confiance : Jonas Liénar, qui exerce la profession de journaliste. Ne pouvant me déplacer pour des raisons de santé, je lui ai confié la tâche ingrate de vous exposer la situation. Je vous renouvelle mes plus sincères excuses pour l’incongruité de la démarche et me permets d’insister sur son caractère confidentiel.

Dans l’espoir de vous recevoir très bientôt.

Herman Kosh.

Neela rassembla les deux parties du cachet de cire qu’elle avait brisé pour ouvrir la lettre. Il représentait les initiales d’Herman Kosh qu’elle avait déjà aperçues sur des papiers officiels qu’Alma lui avait montrés par le passé. Elle releva la tête et détailla Jonas d’un regard perçant.

— Que savez-vous au sujet de mon père ? demanda-t-elle avec brusquerie.

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Crédit photo : Fancycrave on Unsplash

Publié par Hélène Néra

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