statue grimaçante dans un temple

Le lion et le serpent – extrait, deuxième partie

— Que savez-vous au sujet de mon père ? demanda Neela avec brusquerie.

— Vous ne faites pas vraiment honneur à la tradition de diplomatie du Silshire, répliqua Jonas avec une moue dépitée.

— Mon père était silvien, Monsieur Liénar. Ma mère, en revanche, était issue d’une pure lignée de fiers et désagréables Kirlanders.

— Je vois. Lisez-vous la presse, professeur Straed ?

— Très peu.

— Pourtant, je constate que vous connaissez vos classiques, commenta ironiquement Jonas en se penchant pour récupérer dans la poubelle le quotidien populaire que Neela avait jeté.

Il étudia l’illustration d’un air dubitatif.

— N’étiez-vous pas plus âgées au moment du drame, vous et votre sœur ?

— Sachez que je n’ai aucune patience pour les jeux, prévint Neela. Particulièrement lorsque ma famille est concernée.

Avec un sourire, Jonas accepta sa défaite et inclina la tête.

— Avez-vous entendu parler de l’assassinat qui fait la une de toute la presse depuis plusieurs jours ?

— Celui du célèbre éditorialiste ?

— Exactement. Tué d’une balle dans le cœur par l’épouse de son amant, un respectable membre de la Dieta. Il y a là tous les ingrédients d’un terrible scandale : la collusion entre les journalistes et le monde politique, une femme meurtrière, une liaison homosexuelle…

Neela aurait juré que Jonas avait insisté sur le dernier mot. Voulait-il sous-entendre quelque chose à son sujet ? Méfiante, elle se tortilla sur sa chaise, ce qui n’échappa pas au journaliste.

— Eh bien, cet assassinat a totalement éclipsé un autre meurtre, poursuivit celui-ci. Celui de Kristian Vimen, un riche industriel, membre du Cercle des Forges. Il a été retrouvé dans son bureau, le crâne brisé. D’après la police, il aurait été victime d’un cambriolage qui aurait mal tourné.

— Ce nom ne m’est pas familier.

— Kristian Vimen était un homme très discret, expliqua Jonas, mais aussi très influent. Il était régulièrement convoqué au palais et reçu en toute discrétion par Sa Majesté. Toute la presse savait qu’il était devenu une sorte de conseiller officieux sur les questions économiques. C’était un secret de polichinelle.

— Ce monsieur Vimen fréquentait visiblement des cercles bien éloignés du quotidien de mon père, rétorqua Neela qui commençait à perdre patience.

— C’est pourquoi la découverte qui a été faite dans son bureau est si surprenante.

— Quelle découverte ? le pressa Neela, agacée par la façon dont le journaliste semblait ménager ses effets.

— Une lettre adressée à Kristian Vimen et rédigée par votre père en date du 7 juillet 1915.

Neela se sentit prise d’un vertige et se raccrocha aux accoudoirs de sa chaise.

— L’enquête a déterminé que les dernières traces de vie de votre père remontaient au 3 juin, n’est-ce pas ? demanda doucement Jonas après un silence. Il a été aperçu à la gare Centrale d’Abberhill, puis dans un train en direction du Silshire, avant de s’évaporer dans la nature. Cette lettre nous prouve qu’il était toujours vivant un mois plus tard et qu’il dirigeait une expédition en pays Madrane.

Jonas s’interrompit pour observer Neela, inquiet par son absence de réaction. Impassible, celle-ci se tenait très droite, et ses yeux étaient braqués sur lui.

— Comment avez-vous obtenu cette information ?

— Par un contact dans la Police, éluda le journaliste. Disons qu’une personne me devait une faveur. La lettre ne concernait pas le meurtre et n’était pas enregistrée comme pièce à conviction. Elle était entreposée dans un coffre-fort, avec d’autres écrits personnels. Saviez-vous, ou aviez-vous envisagé que votre père puisse s’être rendu en pays Madrane au moment de sa disparition ?

Neela s’aperçut qu’elle avait cessé un temps de respirer.

— Je veux voir la lettre, déclara-t-elle sur un ton autoritaire.

— Elle n’est pas en ma possession, mais conservée en lieu sûr. Sa simple existence relancerait les spéculations et un certain emballement médiatique, même s’il s’est écoulé près d’une décennie. La disparition de votre père a captivé le royaume. Il était un linguiste et un anthropologue renommé ; l’un des rares survivants du drame de Lanhmar.

— J’en suis bien consciente pour l’avoir vécu intimement à l’époque, s’agaça Neela. Mais vous comprendrez qu’à mes yeux, il ne s’agit ni d’un mystère ni d’une énigme, mais d’un drame familial.

— Bien sûr, concéda Jonas, de nouveau plein de sollicitude. Je vous ai bouleversée ; je m’en rends compte. Mais malheureusement, je ne peux pas vous en dire plus, pas ici. Herman souhaiterait en discuter avec vous, chez lui, à l’abri des oreilles indiscrètes. Vous pourrez lire la lettre et poser toutes les questions qui vous viennent à l’esprit.

Jonas s’exprimait d’un ton ferme. Lorsqu’il se leva, Neela prit conscience de sa carrure athlétique. Les chaussures hors de prix et les cheveux blonds avaient tendance à éclipser, sans doute à dessein, sa haute taille et sa corpulence. En dépit de son nom de famille silvien, il avait le physique typique des Kirlanders. Les Silviens étaient en général plus bruns et plus petits. Peut-être était-il issu, comme Neela, d’un mariage mixte.

— Herman Kosh vous a contactée par amitié pour votre père et par respect pour vous. Vous demeurez, avec votre sœur, les premières concernées par cette information. Cette nouvelle piste nous offre une chance d’éclairer les circonstances de la disparition de Charles Straed.

—  Alma est-elle au courant ? balbutia Neela, inquiète à cette idée.

—  Non. Herman m’a expliqué sa… condition, et il nous a semblé préférable de nous adresser uniquement à vous. Nous ne voulions pas présumer de son état de santé.

— Vous n’avez pas été totalement honnête avec moi, railla Neela. Vous cherchiez bien un scoop, finalement.

Amusé, Jonas sourit.

— Je suis journaliste ; cela fait partie de nos obsessions. Mais je m’engage à ne rien publier sans votre autorisation, et seulement si nous parvenons à un résultat tangible.

Neela prit le temps de la réflexion. Le journaliste ne lui inspirait aucune confiance, mais le nom d’Herman Kosh et le ton de sa lettre avaient une résonance bien différente.

— Comment puis-je contacter monsieur Kosh ?

— Oh, ne vous inquiétez pas. C’est lui qui vous contactera.

Neela se souvint soudain de sa mise à pied.

— Je… Je risque de ne plus être joignable à l’université au cours des prochains mois…

— Il saura où vous trouver, rassura Jonas. Il est très doué à ce jeu, vous vous en rendrez rapidement compte.

Retrouvant son air charmeur, il se dirigea vers la porte.

— Je vous laisse reprendre vos esprits. Une pareille nouvelle doit être absolument bouleversante.

— J’ai tous mes esprits, Monsieur Liénar. Je vous remercie.

— Bien sûr, acquiesça Jonas un peu trop vite.

Il sembla hésiter puis, après une dernière salutation, il sortit du bureau en refermant la porte derrière lui.

Neela soupira et s’appuya avec soulagement sur le dossier de sa chaise. Elle avait réussi à garder son sang-froid face au journaliste, mais maintenant qu’elle était seule, son émotion reprenait le dessus. La disparition de son père avait été une terrible épreuve dont elle avait failli ne pas se remettre. Elle se souvenait parfaitement du jour où elle avait appris la nouvelle : le visage impassible de la surveillante qui l’avait arrachée à sa classe, le regard compatissant de la directrice de la pension où elle achevait sa scolarité. La suite avait été une succession confuse de nuits d’angoisse, de journées interminables et vides où rien ne parvenait à la distraire de son inquiétude. Les heures s’étaient muées en jours, puis en semaines et en mois. La douleur, vive et brutale au début, était devenue lancinante. L’incertitude sur le sort de son père la torturait : avait-il été assassiné, était-il retenu prisonnier quelque part ? Les avait-il abandonnées ? Au bout d’un an, Charles Straed avait été déclaré officiellement mort. Psychologiquement, cette décision de justice avait été un nouveau coup dur. Mais d’un point de vue purement administratif, les existences de Neela et d’Alma avaient été simplifiées. Quelques semaines après la disparition de Charles, Herman Kosh avait été désigné comme leur tuteur. Alma était pourtant âgée de vingt-six ans, mais à l’époque, les femmes étaient encore d’éternelles mineures. Elle avait été l’une des premières à bénéficier de la loi de 1915 qui avait fait des femmes des citoyennes à part entière, juridiquement indépendantes. Il leur restait à acquérir le droit de vote, mais l’avancée était considérable. Neela s’était souvent demandé ce qui serait advenu d’elles si elles avaient été confiées à une autre personne qu’Herman. Son comportement avait été exemplaire. Il les avait protégées de la presse et il n’avait pas ménagé sa peine afin que la procédure soit accélérée. Alma avait ainsi hérité de leur père et elle était devenue la tutrice de Neela qui n’avait alors que dix-neuf ans ; la majorité étant fixée à vingt et un ans. Contrairement à ce qu’Herman avait écrit dans sa lettre, Neela n’avait pas oublié leur première rencontre. Elle se souvenait d’un homme prévenant, déjà âgé aux yeux de l’enfant qu’elle était alors. Victime d’un sérieux embonpoint, il se déplaçait à l’aide d’une canne. Il n’était pas surprenant qu’il ait cherché à mettre la mystérieuse missive à l’abri des curieux. Il avait prouvé son attachement à Charles en prenant soin de ses filles après sa disparition, et plus encore en choisissant de s’effacer une fois la tâche accomplie, les laissant libres de mener leurs vies.

Neela s’approcha de la fenêtre qu’elle avait toujours trouvée trop étroite à son goût. La vue sur les terrains de cricket, où s’activaient les petites silhouettes des joueurs, en était gâchée. D’après ses observations, le bureau du professeur Brar semblait pourvu de deux larges ouvertures. Malheureusement, à l’heure actuelle, personne n’en profitait. Neela essayait d’imaginer l’horizon dégagé, la lumière franche sur les murs. Elle ne pouvait s’empêcher de penser que la vue devait être bien plus belle à travers une plus grande fenêtre.

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Crédit photo : Paolo Nicolello on Unsplash

Publié par Hélène Néra

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