Nouvelle : « La geste du prince Kadmé »

La geste du prince Kadmé était son outil de travail, son bien le plus précieux. Amnu murmura trois fois la formule sacrée tout en effleurant les pages du livre avec révérence. Cela faisait partie du cérémonial. Sous ses doigts, elle sentait le grain du papier, le léger relief des illustrations. Déjà, elle voyait les mots s’animer, revêtir différentes couleurs. Pour gagner en liberté de mouvement, elle repoussa un pan de son manteau en peau de mouton. Le froid s’engouffra sous sa chemise. Son estomac vide se tordait dans son ventre, mais elle ignora la morsure de la faim. Pour mériter sa pitance, elle devrait faire vivre les mots.

Dès l’aube, la rumeur s’était répandue dans le village comme une traînée de poudre : la première caravane de la saison avait passé les gorges d’Azaré. La passe du Loup était rouverte ; l’hiver était terminé. Amnu avait rassemblé en hâte ses maigres possessions. En se mettant en route sans tarder, elle avait une chance de rattraper les caravaniers à la croisée des chemins. Après une marche éreintante le long de pistes boueuses, elle avait enfin aperçu le campement. Comme prévu, la caravane avait fait halte au bord du lac, au pied des grandes forêts de pins. Cent mètres plus loin, la route se scindait en deux : au nord, elle s’enfonçait dans les montagnes. À l’est, elle filait en direction des vallées luxuriantes de la province d’Heiji.

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Kerhoded – Prologue 1ère partie

Nue comme un ver, Reva grelottait de froid. L’odeur de cendre et de pierre humide qui régnait dans l’arrière-cuisine lui donnait la nausée. Ses pieds étaient plantés dans une bassine d’eau à peine tiède. Face à elle, mestra Uriel la dominait de toute sa hauteur, l’air courroucé et les bras croisés sur la poitrine. La gouvernante était vêtue d’une robe à corsage cintré, simple mais rehaussée de quelques rubans. Pour ne pas croiser son regard sévère, Reva fixait le lourd trousseau de clés qui pendait à sa ceinture.

— Frotte plus fort, Hilde, ordonna mestra Uriel. Il faudra bien ça pour enlever toute cette crasse…

La servante s’exécuta sans tarder. Reva serra les dents sous les assauts de la brosse rêche qui lui brûlait la peau.

— Mestra, la petite tremble, protesta timidement Hilde. L’eau est trop froide.

— C’est bien assez chaud comme ça, répondit mestra Uriel avec un sourire cruel. Ces Bégars sont aussi résistants que la vermine. Celle-ci peut bien supporter un peu d’eau froide, crois-moi.

— Elle vient tout juste de se relever de ses fièvres. Si elle tombe de nouveau malade, la maîtresse sera furieuse.

Le sourire de la gouvernante s’effaça. Elle jeta à Hilde un regard noir qui lui fit regretter d’avoir ouvert la bouche.

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Kerhoded – Prologue 2ème partie

Elias patienta calmement. Lorsque Reva fut prête, il s’approcha et souleva la petite fille sans effort. L’enfant dans les bras, il tourna les talons et sortit de la pièce sans un mot pour les deux femmes. En quittant l’arrière-salle, ils plongèrent tous deux dans le brouhaha des cuisines. Ils se faufilèrent entre les commis et les servantes aux joues rougies par la chaleur des fourneaux. Les valets qui patientaient devant les portes ne leur jetèrent qu’un regard indifférent, trop occupés à guetter l’arrivée des plats réclamés par leurs maîtres. Étourdie par les éclats de voix et les vapeurs qui se dégageaient des marmites, Reva s’agrippa un peu plus fermement à Elias. En le voyant, elle avait ressenti un grand soulagement. Depuis son réveil, elle n’avait croisé aucun autre Bégar. Ses tatouages lui indiquaient qu’il était un Devâh ; elle n’avait rien à craindre de lui. Pour la première fois depuis des semaines, elle sentit renaître une lueur d’espoir : allait-il enfin la ramener chez ses parents ?

Ils sortirent des cuisines et retrouvèrent l’air glacé de l’extérieur. Reva regardait tout autour d’elle, fascinée par les hauts murs de pierre et les mosaïques qui ornaient le sol. D’un pas assuré, Elias traversa des cours désertées et des galeries venteuses, saluant d’un mot les quelques gardes qui le reconnaissaient.

— As-tu froid, petite sœur ? demanda-t-il en sentant l’enfant trembler entre ses bras.

Reva secoua la tête, mais Elias préféra tout de même resserrer les pans de son manteau autour d’elle.

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