Le lion et le serpent – extrait, deuxième partie

— Que savez-vous au sujet de mon père ? demanda Neela avec brusquerie.

— Vous ne faites pas vraiment honneur à la tradition de diplomatie du Silshire, répliqua Jonas avec une moue dépitée.

— Mon père était silvien, Monsieur Liénar. Ma mère, en revanche, était issue d’une pure lignée de fiers et désagréables Kirlanders.

— Je vois. Lisez-vous la presse, professeur Straed ?

— Très peu.

— Pourtant, je constate que vous connaissez vos classiques, commenta ironiquement Jonas en se penchant pour récupérer dans la poubelle le quotidien populaire que Neela avait jeté.

Il étudia l’illustration d’un air dubitatif.

— N’étiez-vous pas plus âgées au moment du drame, vous et votre sœur ?

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Le lion et le serpent – Extrait, première partie

 

Abberhill – février 1925

 

Neela tentait d’ouvrir la porte de son bureau depuis plusieurs minutes, et son exaspération croissait à chaque seconde. Lorsqu’il avait beaucoup plu, comme ces derniers jours, l’humidité faisait légèrement gonfler le bois du chambranle, et la serrure se bloquait. Neela occupait pourtant ce bureau depuis près de trois ans et pensait maîtriser à la perfection la délicate manœuvre expliquée par le concierge : tirer et soulever doucement la poignée tout en exerçant une légère pression sur la clé. Mais aujourd’hui, alors qu’elle sortait à peine d’un rendez-vous désastreux avec le doyen, ses mains tremblantes manquaient d’assurance. Ses doigts, qui commençaient à être douloureux, glissaient sur la maudite clé. La fraîcheur hivernale qui l’avait fait frissonner une heure plus tôt n’était plus qu’un souvenir ; elle avait trop chaud. Frustrée, elle se résolut à faire une pause tout en jetant des regards inquiets autour d’elle. Par bonheur, à cette heure matinale, les couloirs de l’université Locmart étaient encore déserts. La perspective d’être surprise par un étudiant à la porte de son propre bureau la mortifiait. Il n’y avait pas de symbole plus cruel de sa récente mise à pied.

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Nouvelle : « La geste du prince Kadmé »

La geste du prince Kadmé était son outil de travail, son bien le plus précieux. Amnu murmura trois fois la formule sacrée tout en effleurant les pages du livre avec révérence. Cela faisait partie du cérémonial. Sous ses doigts, elle sentait le grain du papier, le léger relief des illustrations. Déjà, elle voyait les mots s’animer, revêtir différentes couleurs. Pour gagner en liberté de mouvement, elle repoussa un pan de son manteau en peau de mouton. Le froid s’engouffra sous sa chemise. Son estomac vide se tordait dans son ventre, mais elle ignora la morsure de la faim. Pour mériter sa pitance, elle devrait faire vivre les mots.

Dès l’aube, la rumeur s’était répandue dans le village comme une traînée de poudre : la première caravane de la saison avait passé les gorges d’Azaré. La passe du Loup était rouverte ; l’hiver était terminé. Amnu avait rassemblé en hâte ses maigres possessions. En se mettant en route sans tarder, elle avait une chance de rattraper les caravaniers à la croisée des chemins. Après une marche éreintante le long de pistes boueuses, elle avait enfin aperçu le campement. Comme prévu, la caravane avait fait halte au bord du lac, au pied des grandes forêts de pins. Cent mètres plus loin, la route se scindait en deux : au nord, elle s’enfonçait dans les montagnes. À l’est, elle filait en direction des vallées luxuriantes de la province d’Heiji.

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