Nouvelle : « La geste du prince Kadmé »

La geste du prince Kadmé était son outil de travail, son bien le plus précieux. Amnu murmura trois fois la formule sacrée tout en effleurant les pages du livre avec révérence. Cela faisait partie du cérémonial. Sous ses doigts, elle sentait le grain du papier, le léger relief des illustrations. Déjà, elle voyait les mots s’animer, revêtir différentes couleurs. Pour gagner en liberté de mouvement, elle repoussa un pan de son manteau en peau de mouton. Le froid s’engouffra sous sa chemise. Son estomac vide se tordait dans son ventre, mais elle ignora la morsure de la faim. Pour mériter sa pitance, elle devrait faire vivre les mots.

Dès l’aube, la rumeur s’était répandue dans le village comme une traînée de poudre : la première caravane de la saison avait passé les gorges d’Azaré. La passe du Loup était rouverte ; l’hiver était terminé. Amnu avait rassemblé en hâte ses maigres possessions. En se mettant en route sans tarder, elle avait une chance de rattraper les caravaniers à la croisée des chemins. Après une marche éreintante le long de pistes boueuses, elle avait enfin aperçu le campement. Comme prévu, la caravane avait fait halte au bord du lac, au pied des grandes forêts de pins. Cent mètres plus loin, la route se scindait en deux : au nord, elle s’enfonçait dans les montagnes. À l’est, elle filait en direction des vallées luxuriantes de la province d’Heiji.

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