Nouvelle : « Neuf pour cent »

En essayant d’imaginer à quoi ressemblera notre futur, c’est bien sûr notre présent que la science-fiction interroge. Avec cette nouvelle, j’ai voulu explorer une hypothèse aussi terrifiante que fascinante : celle d’un effondrement brutal de nos sociétés dû à la convergence de plusieurs crises : réchauffement climatique, pénurie énergétique, surpopulation et crises financières.

Pour approfondir ce sujet, je vous recommande la lecture du livre « Comment tout peut s’effondrer » de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, aux Éditions du Seuil.   

 

Le 7 janvier 3032

 

Le mois dernier, Lasthope votait pour désigner son nouveau directeur de la Planification, Logistique & Distribution. Vous avez élu mon opposant, Akin Wheat, à une courte majorité. J’ai immédiatement reconnu ma défaite, puisque les élections semblaient s’être déroulées conformément aux règles, comme l’ont confirmé quelques jours plus tard les investigations du comité d’éthique. Dans l’intérêt de notre communauté, j’ai fait tout mon possible pour faciliter la transition. Je renouvelle mes vœux de réussite à Akin Wheat et à son équipe. Le nouveau Directoire aura la lourde tâche d’assurer la survie de Lasthope durant les trois prochaines années.

Après deux réélections et neuf années à la tête de notre communauté, l’heure était sans doute venue de passer la main. Je ne pouvais cependant pas quitter mes fonctions sans vous transmettre un dernier message, comme notre Charte m’y autorise. J’imagine la colère de mes détracteurs à la lecture de ce texte. Ils s’empresseront de dénoncer mes « provocations », mon discours « alarmiste » ou encore « irresponsable ». Il y a mille ans, ces mêmes mots servaient déjà à décrédibiliser ceux qui tentaient d’alerter l’humanité, d’éviter la catastrophe qui a fait basculer le monde dans l’horreur.

Remontons le fil du temps et intéressons-nous à l’année 2029. Quelques mois avant l’Effondrement, la population mondiale franchissait le cap des huit milliards d’individus. Cinquante ans plus tard, ils n’étaient plus que deux milliards. Actuellement, nos projections les plus optimistes estiment que la Terre ne compte plus que cinq millions d’êtres humains, dispersés au sein d’une centaine de communautés massées autour des pôles. Ces communautés, nous n’en connaissons que quelques-unes. Toutes ne sont pas pacifiques. Notre insularité, les expériences cumulées d’un millénaire passé à lutter pour notre survie, nous ont rendus isolationnistes.

Huit milliards d’êtres humains en 2029. Cinq millions aujourd’hui. Cela représente un nombre de morts inimaginable, obscène, terrifiant. La majorité d’entre eux a péri au cours des trente années qui ont suivi l’Effondrement. Les deux crises économiques déclenchées par les krachs boursiers de 2021 et de 2027, couplées au réchauffement climatique, les avaient déjà fait basculer dans la misère. La division Statistiques & Prospectives reste stupéfiée par la résilience des sociétés industrielles pré-Effondrement. D’après leurs calculs, elles étaient susceptibles de s’écrouler dès le krach boursier de 2021, voire celui de 2008.

Cette résilience, loin d’être bénéfique, a retardé le ralentissement économique et nous a fait perdre une vingtaine d’années en termes d’émissions de gaz à effet de serre. Sans ces deux décennies perdues, les dernières surfaces habitables du globe pourraient être aujourd’hui bien plus étendues.

Ce système économique pré-Effondrement, basé sur une croissance et une consommation d’énergie exponentielles, était pourtant voué à la disparition. Le krach boursier de 2027 a fait office de déclencheur, mais il n’était que le symptôme d’une société à bout de souffle. Nos ancêtres n’ont jamais été capables de remplacer le pétrole. Ils en consommaient des quantités phénoménales. Aucune autre énergie ne pouvait s’y substituer : le nucléaire, le solaire ou encore l’éolien étaient trop couteux. Leurs rendements étaient insuffisants. Leur production nécessitait la construction et l’entretien d’infrastructures et de systèmes de stockage complexes, eux-mêmes gourmands en métaux, en matériaux rares, et parfois même – c’est là le paradoxe – en énergies fossiles.

Malgré les différentes alertes qui ont jalonné les années 2020, les gouvernements n’avaient, dans leur écrasante majorité, rien anticipé. Les métropoles ne disposaient que de quelques jours de réserves alimentaires. Aucun plan de grande ampleur n’avait été prévu pour répondre à une telle crise. Le déni était total. Les élites de l’époque étaient aveuglées par leur foi absurde en un système économique, financier et industriel qui appartenait déjà au passé.

Le krach de 2027 a provoqué une crise économique massive qui a brutalement amplifié la crise énergétique. Aucune entreprise ne disposait plus des capitaux nécessaires pour exploiter les dernières réserves de pétrole de la planète. Toutes les pénuries ont convergé : minerais, terres rares et même sable. Deux ans plus tard, l’Effondrement commençait. Le chaos s’est installé très vite. Les réseaux de transport se sont interrompus pour ne plus jamais redémarrer : au niveau international d’abord, local ensuite. Les villes n’étaient plus approvisionnées, provoquant des mouvements de panique, des émeutes de la faim et des exodes. Les activités économiques et commerciales se sont tout simplement arrêtées. L’agriculture, mondialisée et entièrement dépendante du pétrole, était incapable de produire localement de quoi nourrir les populations. Les sols étaient épuisés par quatre-vingts années de traitements chimiques intensifs. Les semences stériles des industriels de l’agroalimentaire étaient inutiles. Les terres agricoles, grignotées par l’étalement urbain, manquaient cruellement.

Ce sont la complexité et l’interdépendance de ces sociétés technologiques qui ont causé leur perte. Dans leur quête obsessionnelle de profits et de croissance, elles avaient oublié de s’assurer qu’elles étaient toujours capables de subvenir aux besoins les plus élémentaires de leurs populations.

Qu’ont bien pu ressentir nos ancêtres lorsque les portes de Lasthope se sont refermées sur eux, quelques mois après le début de l’Effondrement ? C’était pendant la première vague des Grandes Famines qui ont emporté les trois quarts des huit milliards d’êtres humains qui peuplaient alors la planète. Les premiers habitants de Lasthope parvenaient-ils à dormir, ou bien étaient-ils hantés par les lamentations de ces centaines de millions d’enfants, de femmes et d’hommes qui étaient en train de mourir dans d’atroces souffrances ? Ces drames avaient lieu à des milliers de kilomètres, et il n’y avait plus ni journalistes ni caméras pour les relayer.

On peut aussi imaginer que l’émotion dominante était le soulagement. Ces pionniers faisaient partie des rares élus : cinquante mille personnes destinées à former une communauté autosuffisante au beau milieu de l’océan Arctique, sur un archipel autrefois appelé Svalbard. Qu’ont sacrifié ces hommes et ces femmes pour gagner leur place à Lasthope ? Leur fortune sans doute. Leurs âmes très certainement. Les révisionnistes du groupe AUBE affirment que ces cinquante mille premiers habitants étaient des êtres supérieurs, choisis parce qu’ils constituaient l’élite de l’humanité. Ces allégations sont fausses. Nous disposons dans nos archives de tous les documents historiques. La sélection de ces cinquante mille individus a été entachée par des discriminations, du favoritisme, des décisions irrationnelles. Ces hommes et ces femmes n’étaient pas sans talents. Beaucoup étaient des scientifiques. Mais ils n’étaient pas des surhommes. L’influence du groupe AUBE grandit parmi vous, je le sais. Depuis la tentative de putsch de la section ORIGINES, il y a deux siècles, l’accès à notre Histoire a été inscrit dans notre Charte comme un droit fondamental. Toutes les sources concernant la création de Lasthope sont disponibles au Directoire. Je vous conjure de les consulter et de ne pas laisser des affabulateurs répandre leurs mensonges.

Lasthope a été créée par un groupe de scientifiques avec le soutien financier du magnat d’Internet Jonathan Eliott. Elle a été pensée comme une expérimentation, en lien avec la réserve mondiale de semences du Svalbard, fonctionnelle depuis 2008. Les fondateurs de Lasthope ont conçu un modèle de communauté capable de vivre en autarcie dans des conditions extrêmes. Contrairement aux gouvernements, des consortiums de multinationales et une poignée de milliardaires excentriques avaient entendu les mises en garde des scientifiques. Ces groupes ou ces individus ont commencé à construire des bunkers, des fermes fortifiées, des villes souterraines : autant d’initiatives privées pour tenter d’échapper au grand Effondrement à venir. Certaines de ces communautés ont survécu, beaucoup ont disparu. Lorsque nos ancêtres ont compris que la catastrophe était irréversible, Lasthope est devenue l’une de ces communautés fermées dont le but affiché était la survie de l’humanité.

Après les Grandes Famines est venu le temps des guerres. Ce qui restait des États et de leurs peuples se sont battus pour s’approprier les dernières ressources de la planète. Des conflits locaux jusqu’aux guerres nucléaires, ces affrontements ont conduit à une nouvelle réduction drastique de la population humaine, jusqu’à ce qu’elle atteigne le chiffre que nous connaissons aujourd’hui.

Notre situation géographique nous a longtemps protégés de ces conflits. La guerre de Barents a été un choc, une terrible épreuve. L’attaque de la division Mourmansk, cette société militariste qui a tenté de nous envahir depuis le continent, a bien failli nous anéantir. La division Mourmansk disposait d’une force de frappe bien supérieure à la nôtre. Lasthope ne doit son salut qu’au dégel du permafrost qui a libéré dans l’atmosphère des bactéries comme l’anthrax, ou des virus comme la variole, qui se sont répandus dans toute l’Europe et qui ont exterminé les troupes du général Droski. Une nouvelle fois, c’est notre insularité qui nous a sauvés, nous tenant à l’écart de ces vagues d’épidémies.

Depuis la fin de la guerre de Barents, le silence s’est abattu autour de nous. À l’exception de quelques rares contacts avec d’autres groupes de Survivants, nous avons passé ces derniers siècles dans un isolement total. Nous avons consolidé notre mode de vie, perfectionné nos techniques et notre organisation. Nous avons expérimenté, tâtonné. Pour mettre fin aux querelles séculaires, nous avons abandonné nos noms de famille pré-Effondrement et nous en avons créé de nouveaux. Notre communauté rassemble désormais cent cinquante noms de famille, qui correspondent aux différents districts de Lasthope. Ceux-ci ont été nommés d’après les ressources les plus précieuses de notre planète que nous nous efforçons de préserver. Mais nous demeurons des êtres humains. De nouveaux préjugés se sont substitués aux anciens, nourris par un millénaire de cohabitation parfois houleuse. Aujourd’hui, un Sorghum ne s’unirait pour rien au monde à un Soy – qui détestent par ailleurs cordialement les Wheat. Les Iron sont réputés radins, les Barley colériques. Je n’ai pas besoin de poursuivre ma démonstration. Vous connaissez la géographie de Lasthope sur le bout des doigts.

Malgré nos dissensions, il existe une règle que nous avons toujours respectée : celle des neuf pour cent. Faut-il rappeler que ce chiffre n’est pas dû au hasard, ou à une décision arbitraire ? Il a été calculé par la division Statistiques & Prospectives au cours des tout premiers mois d’existence de Lasthope. Notre population, notre production ou notre consommation ne doivent pas augmenter ou diminuer de plus de neuf pour cent, sous peine de remettre en cause notre survie à long terme. Depuis un millénaire, nous composons avec cette minuscule marge de manœuvre. Elle nous a obligés à prendre des décisions déchirantes, implacables. Nous sommes devenus des experts, capables de convertir mentalement ces neuf pour cent en grammes de combo céréales-légumineuses, en gorgées de mafa, ou encore en secondes passées sous une douche chaude.

Akin Wheat a mené sa campagne autour d’une promesse en apparence simple : transformer la règle des neuf pour cent en règle des douze pour cent. Pour nous qui vivons depuis des générations avec cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos têtes, trois petits pour cent représentent une véritable bouffée d’oxygène. Je comprends ceux qui ont été séduits.

Je ne ressens personnellement aucune animosité envers Akin Wheat. À vrai dire, il me fait penser à une amie dont le souvenir m’est précieux. Anita Water avait un rêve : établir une colonie sur le continent, dans la région autrefois appelée Sibérie. D’après nos études, le dégel du permafrost devait avoir permis le développement d’une nouvelle végétation et créé des conditions propices à la vie. Anita Water ambitionnait d’y bâtir une sœur jumelle de Lasthope. Cette colonie nous aurait offert des potentialités jusque-là inimaginables, nous libérant à jamais de la règle des neuf pour cent.

Anita Water était persuadée que sa mission, bien que périlleuse, était vouée au succès. Il y a vingt ans, presque jour pour jour, elle a quitté Lasthope avec un groupe de volontaires. Nous avons perdu le contact avec la colonie à peine soixante-douze jours après leur départ. Ont-ils été décimés par un virus fulgurant, attaqués par des Survivants hostiles ou des espèces animales inconnues ? Nous ne le saurons sans doute jamais.

Une augmentation de trois pour cent vous paraît peut-être un objectif raisonnable. Soyez prudents. Cette règle est une frontière que nous ne devrions jamais franchir. Dans un premier temps, vous ne percevrez aucune différence. Comme les sociétés pré-Effondrement, Lasthope est résiliente. Elle peut supporter cette pression supplémentaire pendant une période limitée. Le piège est sournois, invisible. Comme tous les écosystèmes, Lasthope est capable d’absorber un certain nombre de chocs et de perturbations, jusqu’à ce que nous atteignions notre point de rupture. Si nous dépassons les capacités de régénération de notre écosystème, nous connaîtrons un effondrement rapide et inéluctable.

C’est l’erreur commise par les sociétés pré-Effondrement : lorsqu’elles se sont aperçues qu’elles avaient franchi toutes les frontières imaginables, il était déjà trop tard. Elles avaient passé tous les points de rupture et déclenché des effets en cascade impossibles à maîtriser.

Il n’existe pas de manière plus brutale de vous alerter. L’humanité a déjà été confrontée à ces dangers, et nous sommes la preuve vivante de son échec.

Comme beaucoup d’entre vous, le seul travail que je redoute vraiment, c’est un tour de garde sur les miradors. Il est si difficile de faire face à la mer quand la nuit est noire comme un tombeau. Lasthope est un phare qui n’espère plus aucun navire.

Huit milliards de spectres. Je les imagine massés le long des côtes, sur le continent. Leurs yeux aveugles sont braqués dans notre direction. Ils ont rejoint le cortège infini des espèces animales que l’humanité, dans sa folie, a fait disparaître avec elle. Lorsque les vagues s’écrasent sur les rochers, au pied du mirador, je crois entendre leurs voix mêlées. Elles accusent : « qu’as-tu fait ? » et implorent « ne m’oublie pas ! ».

Notre responsabilité, vis-à-vis d’eux, vis-à-vis de nous-mêmes, est écrasante.

 

Crédit photo: Photo by Jake Hinds on Unsplash

Publié par Hélène Néra

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