Kerhoded – Prologue 1ère partie

Nue comme un ver, Reva grelottait de froid. L’odeur de cendre et de pierre humide qui régnait dans l’arrière-cuisine lui donnait la nausée. Ses pieds étaient plantés dans une bassine d’eau à peine tiède. Face à elle, mestra Uriel la dominait de toute sa hauteur, l’air courroucé et les bras croisés sur la poitrine. La gouvernante était vêtue d’une robe à corsage cintré, simple mais rehaussée de quelques rubans. Pour ne pas croiser son regard sévère, Reva fixait le lourd trousseau de clés qui pendait à sa ceinture.

— Frotte plus fort, Hilde, ordonna mestra Uriel. Il faudra bien ça pour enlever toute cette crasse…

La servante s’exécuta sans tarder. Reva serra les dents sous les assauts de la brosse rêche qui lui brûlait la peau.

— Mestra, la petite tremble, protesta timidement Hilde. L’eau est trop froide.

— C’est bien assez chaud comme ça, répondit mestra Uriel avec un sourire cruel. Ces Bégars sont aussi résistants que la vermine. Celle-ci peut bien supporter un peu d’eau froide, crois-moi.

— Elle vient tout juste de se relever de ses fièvres. Si elle tombe de nouveau malade, la maîtresse sera furieuse.

Le sourire de la gouvernante s’effaça. Elle jeta à Hilde un regard noir qui lui fit regretter d’avoir ouvert la bouche.

— Notre maîtresse est bien trop généreuse. Quelle idée absurde de s’enticher d’une petite Bégari et de l’installer dans ses appartements ! On ne peut pas faire confiance à ces gens, voilà tout.

Tout en parlant, elle détailla Reva de la tête aux pieds. Pour s’adresser à Donia Astel, mestra Uriel n’oubliait jamais de courber l’échine, de s’exprimer d’une voix douce et obséquieuse. Mais dès que son regard se posait sur Reva, elle semblait découvrir un cancrelat qui se serait invité dans sa soupe. Lorsqu’elle avait reçu l’ordre de veiller à ce que l’enfant soit lavée et habillée, la gouvernante n’était pas parvenue à dissimuler son humiliation.

— Rajoute un peu d’eau chaude, concéda-t-elle avec une moue de dépit.

Puis elle plaça une main sous le menton de Reva et l’obligea à relever la tête.

— Un peuple de voleurs et de profiteurs, marmonna-t-elle. Toujours en train de traîner autour des offices à la recherche d’un méfait à commettre. Donia Astel finira par regretter cet acte de charité. Et s’il n’y avait que les larcins… il a fallu également qu’ils amènent leurs pestilences à Kerhoded.

— On dit que la fièvre des Montagnes est la malédiction des Bégars. Je ne crois pas qu’ils soient contagieux.

Mestra Uriel se redressa et pointa un doigt accusateur en direction de Hilde.

— Une « malédiction » ! Je ne veux pas entendre ce genre de sottises. Je te l’interdis, tu comprends ? Il n’y aura pas d’autre avertissement !

Surprise par sa véhémence, Hilde s’immobilisa.

— Bien mestra, balbutia-t-elle, les yeux écarquillés.

Satisfaite, la gouvernante se radoucit.

— Je ne crois pas un mot de ces fadaises. Il y a eu des cas de fièvres parmi les Citoyens, tout le monde le sait. On nous cache la vérité, c’est certain. Mais on finira par y voir clair. Et ce jour-là, les Bégars pourront bien se réfugier dans leurs temples. On réglera le problème une bonne fois pour toutes.

Mal à l’aise, Hilde se contenta de hocher la tête tout en versant un peu d’eau chaude dans un seau.

— Quel âge peut-elle avoir ? demanda-t-elle pour changer de sujet.

— D’après Donia Astel, autour de dix ans. Mais elle en paraît à peine huit.

— Elle est si maigre…

— Il faudra qu’elle se renforce, et vite. Donia Astel ne compte certainement pas la nourrir à ne rien faire.

Reva ne prêtait guère attention à la conversation des deux femmes. Épuisée par ses fièvres, elle tenait à peine debout. Pour l’heure, son seul souhait était de retrouver le confort de la chambre où elle passait sa convalescence. La pièce était claire et propre. Au lieu d’une simple paillasse, elle dormait dans un vrai lit. Le contact des draps contre sa peau lui semblait délicieux. Elle tâcha de se concentrer sur cette sensation tandis que Hilde la recouvrait d’une nouvelle couche de savon grossier. Reva n’avait aucune idée de l’endroit où elle se trouvait ni même du sort qu’on lui réservait. Son dernier souvenir était d’être tombée malade et d’avoir été emmenée au temple de Devâdhani. Depuis qu’elle s’était réveillée dans ce lieu inconnu, elle avait été examinée par différents guérisseurs qui lui avaient administré toutes sortes de potions. Chaque jour, plusieurs personnes se succédaient à son chevet pour lui apporter de la nourriture ou lui faire avaler un nouveau remède. Affaiblie et désorientée, elle n’opposait aucune résistance.

Pour la rincer, Hilde versa sans prévenir le contenu du seau sur elle, lui arrachant un hoquet de surprise. Puis la servante l’enveloppa dans un linge épais, la souleva pour la sortir de la bassine et commença à la sécher vigoureusement. Reva se retrouva face à mestra Uriel qui tenait entre ses mains une pile de vêtements soigneusement pliés. Les deux femmes entreprirent de l’habiller d’une tunique et d’un pantalon légèrement trop grands. Reva tentait de se rapprocher le plus possible de Hilde. Avec ses lourdes jupes et son tablier, la servante était une figure plus familière et moins intimidante.

— On dirait les vêtements du jeune maître, commenta celle-ci avec une pointe d’incrédulité.

— Ce sont les consignes de Donia Astel. Tout ce que je sais, c’est qu’ils sont bien trop beaux pour elle.

Reva caressa le tissu précieux. Elle n’avait jamais rien porté d’aussi délicat.

— Pourquoi vêtir une petite fille avec des habits de garçon ? demanda Hilde que cette transgression semblait bien plus choquer que la richesse des étoffes.

— J’ai bien peur que notre maîtresse soit en train de perdre ses esprits…

Un grincement de porte fit sursauter les deux femmes qui jetèrent un œil inquiet par-dessus leur épaule. Reva les imita et découvrit qu’un inconnu se tenait sur le seuil de la pièce. Entièrement vêtu de noir, ses traits étaient dissimulés par un capuchon. Sa haute taille et le poignard accroché à sa ceinture lui donnaient une allure menaçante. Étouffant un cri, mestra Uriel posa une main sur son cœur tandis que Hilde serrait Reva contre elle.

L’inconnu fit un pas en avant et repoussa sa capuche pour dégager son visage.

— Est-ce l’enfant ?

Reva reconnut les tatouages qui marquaient ses mains et ses tempes : l’homme était un Bégar. Dans un réflexe de défense, mestra Uriel se redressa et le toisa avec mépris.

— Que signifie cette intrusion ? Qui t’a autorisé à entrer ?

L’homme ne répondit pas immédiatement. Il prit le temps d’observer la pièce. Son regard glissa sur les grands éviers de pierre, les seaux et le baquet. Lorsqu’il constata que la petite fille était pieds nus sur le dallage glacé, une ombre passa sur son visage.

— On m’a dit que l’enfant avait été emmenée aux bains, expliqua-t-il sur un ton de reproche. Il n’a pas été facile de vous trouver.

— Les bains sont réservés aux Citoyens, répliqua mestra Uriel.

— Ah oui ? Je m’y rends pourtant très souvent…

Prise en faute, mestra Uriel réagit vivement.

— Veux-tu que j’appelle les gardes pour qu’ils nous aident à trancher cette question ? susurra-t-elle. Ils se feront un plaisir de corriger ton insolence.

L’inconnu sourit, plus amusé qu’inquiet.

— Mes excuses, mestra, reprit-il sur un ton plus conciliant. Je me nomme Elias. J’ai été chargé de venir chercher l’enfant et de la ramener à notre temple.

En entendant l’homme s’adresser enfin à elle avec respect, mestra Uriel se détendit.

— Tu ne peux pas l’emmener tout de suite. Donia Astel voulait la revoir avant son départ.

— Eh bien, je la conduirai d’abord auprès de votre maîtresse.

La gouvernante soutint son regard pendant quelques instants, semblant mûrir une réplique cinglante. Puis elle céda et acquiesça d’un mouvement de tête. Elle fit signe à Hilde d’aider Reva à enfiler des chaussures en cuir souple qui compléteraient son habillement.

 

Crédit photos: Brianna Fairhurst on Unsplash

 

Publié par Hélène Néra

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