Kerhoded – Prologue 2ème partie

Elias patienta calmement. Lorsque Reva fut prête, il s’approcha et souleva la petite fille sans effort. L’enfant dans les bras, il tourna les talons et sortit de la pièce sans un mot pour les deux femmes. En quittant l’arrière-salle, ils plongèrent tous deux dans le brouhaha des cuisines. Ils se faufilèrent entre les commis et les servantes aux joues rougies par la chaleur des fourneaux. Les valets qui patientaient devant les portes ne leur jetèrent qu’un regard indifférent, trop occupés à guetter l’arrivée des plats réclamés par leurs maîtres. Étourdie par les éclats de voix et les vapeurs qui se dégageaient des marmites, Reva s’agrippa un peu plus fermement à Elias. En le voyant, elle avait ressenti un grand soulagement. Depuis son réveil, elle n’avait croisé aucun autre Bégar. Ses tatouages lui indiquaient qu’il était un Devâh ; elle n’avait rien à craindre de lui. Pour la première fois depuis des semaines, elle sentit renaître une lueur d’espoir : allait-il enfin la ramener chez ses parents ?

Ils sortirent des cuisines et retrouvèrent l’air glacé de l’extérieur. Reva regardait tout autour d’elle, fascinée par les hauts murs de pierre et les mosaïques qui ornaient le sol. D’un pas assuré, Elias traversa des cours désertées et des galeries venteuses, saluant d’un mot les quelques gardes qui le reconnaissaient.

— As-tu froid, petite sœur ? demanda-t-il en sentant l’enfant trembler entre ses bras.

Reva secoua la tête, mais Elias préféra tout de même resserrer les pans de son manteau autour d’elle.

— Elias, quand pourrais-je rentrer chez moi ?

Elle avait parlé d’une voix hésitante et se tut aussitôt. Elle avait dû rassembler tout son courage pour oser lui poser cette question.

— La déesse a choisi de t’épargner, répondit Elias d’un ton ferme. Tu es une Devâh, maintenant. Ta vie sera consacrée à Devâdhani.

La panique s’empara de Reva qui tenta maladroitement de se dégager de l’emprise d’Elias. Elle savait que les Devâh devaient renoncer à leur famille et à toutes leurs possessions terrestres pour se mettre au service de la déesse. Elle ne ressentait aucune fierté à l’idée d’avoir été choisie, simplement la peur affreuse d’être séparée à jamais de ses parents et de ses frères.

— Tu n’as plus rien à craindre. Devâdhani te protégera. Tu as un long apprentissage devant toi, mais tu seras guidée à chaque étape.

Malgré sa voix rassurante, les bras d’Elias se resserraient autour de Reva comme un étau. Résignée, elle cessa de se débattre.

— Où sommes-nous ?

— À la Citadelle. Désormais, c’est ici que tu vas vivre. Tu serviras Donia Astel et tu pourras te rendre au temple pour suivre ton initiation.

Reva ne répondit rien. Une nouvelle fois, tout semblait avoir été décidé pour elle. Elle était trop faible pour se rebeller et de toute façon, comment s’opposer à la volonté de Devâdhani ? Elle sentit qu’Elias avait ralenti son allure. Il s’arrêta devant une double porte, frappa et patienta. Il échangea quelques mots à voix basse avec la servante venue les accueillir et déposa l’enfant au sol. La servante la prit par la main et l’entraîna à sa suite. Inquiète de perdre la protection d’Elias, Reva garda la tête tournée dans sa direction jusqu’à ce qu’il disparaisse de son champ de vision. Elle eut vaguement conscience de traverser plusieurs pièces avant d’être introduite dans un petit boudoir. Assise à un bureau, elle reconnut Donia Astel qui lui avait rendu visite à plusieurs reprises lorsqu’elle était alitée. Dans sa compréhension limitée de son nouvel environnement, Reva pensait qu’à l’image de Devâdhani, Astel devait être une sorte de divinité. Vêtue de soie et de brocart, elle était aussi belle qu’une statue de la déesse. L’apparition du moindre signe de courroux ou d’impatience sur son visage provoquait l’émoi des habitants de la Citadelle. Occupée à rédiger une lettre, Astel ne prêta tout d’abord aucune attention à Reva qui en profita pour s’émerveiller des meubles en bois sculpté, du parquet sombre recouvert de tapis et des rideaux de velours. Sur le mur en face d’elle, une immense tapisserie représentait deux nobles dames entourées de ces créatures fabuleuses dont regorgeaient les contes : oiseaux, biches et fauves. Reva prit plaisir à étudier les détails des toilettes des deux femmes, les fleurs et les motifs qui décoraient la scène en arrière-plan. Au bout d’un moment, elle s’aperçut qu’Astel avait cessé d’écrire et que son regard était fixé sur elle. Reva baissa les yeux. Elle sentit son visage devenir cramoisi. Dans un bruit d’étoffe, Astel se leva et s’approcha d’elle.

— Je donnerai l’ordre de reprendre les vêtements à ta taille, expliqua-t-elle en posant une main sur sa nuque.

Le geste, hésitant, était presque affectueux. Reva ne ressentait qu’une légère pression. Les chevaux devaient éprouver une sensation similaire, pensa-t-elle, lorsqu’on leur passait le licol.

— Habillée de cette façon, poursuivait Astel, tu ressembles à mon fils Emaran…

Elle souriait, et sa voix était comme toujours douce et égale. Reva ignorait cependant si cette ressemblance était une bonne ou une mauvaise chose.

— Comment te sens-tu ? As-tu suivi le traitement que t’ont donné mes médecins ?

— Oui, Donia.

Astel posait toujours les mêmes questions, et Reva faisait invariablement les mêmes réponses. Il y eut un silence assez long. La main d’Astel était restée sur sa nuque. Reva avait envie de s’ébrouer pour se libérer. Elle n’en fit rien et garda le regard collé au tapis.

— La fièvre est-elle revenue ?

— Je ne crois pas, Donia.

— Tu es pâle, assieds-toi un moment.

Astel la poussa gentiment vers un fauteuil. Reva hésita : elle n’était certainement pas autorisée à faire une telle chose. Mais Astel l’encourageait avec insistance, et elle finit par s’installer sur le bord d’une chaise en posant les mains à plat sur ses genoux.

— Tu as faim ? Tu devrais manger quelque chose.

Astel se penchait déjà sur la petite table où étaient disposés du raisin, du fromage et du pain. Reva considéra avec suspicion l’assiette généreusement remplie qu’elle lui tendait.

— Je ne suis pas une voleuse, protesta-t-elle en se souvenant des accusations de mestra Uriel au sujet des Bégars.

Astel parut surprise.

— Bien sûr que non, je n’ai jamais pensé une telle chose.

Reva étudia le visage d’Astel pour s’assurer de son honnêteté puis s’empressa de baisser les yeux sur l’assiette, stupéfiée par sa propre insolence. Pour prouver sa bonne volonté, elle mordit dans un bout de pain et commença à mâcher. Il y eut un nouveau silence. Le feu crépitait dans la haute cheminée de pierre. Reva ressentait sa chaleur sur ses jambes. Elle se sentit gagnée par l’ambiance feutrée du petit boudoir. Comme il était étrange d’être habillée de soie et d’être autorisée à s’asseoir auprès d’une si grande dame. À ses côtés, Astel bougea légèrement sur sa chaise.

— Elias va t’emmener au temple de Devâdhani. D’après les lois de ton peuple, tu dois devenir une Devâh, recevoir les marques de votre déesse et être initiée à ses Mystères. Je veux que tu sois très assidue auprès d’Erié. Tu suivras son enseignement avec attention, n’est-ce pas ?

Reva hocha la tête, surprise qu’Astel connaisse les traditions des Bégars.

— Ici aussi, à la Citadelle, tu auras beaucoup à apprendre. Par exemple monter à cheval. Tu prendras des leçons avec mon fils cadet. Qu’est-ce que tu en dis ?

— Je ne sais pas, Donia.

Reva était sincère. Les chevaux lui semblaient être de bien grands animaux. Mais Elias lui avait expliqué que son devoir était de servir Donia Astel. Il était peu probable qu’on tienne compte de son avis.

— Que devrai-je apprendre d’autre, Donia ? demanda-t-elle, un peu inquiète.

— Beaucoup d’autres choses. Mais avant cela, tu dois finir ta convalescence et reprendre des forces.

À ces mots, Astel s’adossa à sa chaise et s’absorba dans la contemplation du feu. Reva mordit dans un grain de raisin. D’abord sucré, le fruit lui parut soudain âpre et acide.

 

Crédit photo: Serge Esteve on Unsplash

Publié par Hélène Néra

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